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En juillet à la Belle de Mai

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Évocations

Dans son nouveau roman La Belle de Mai, Jean-Louis Rinieri, avocat, entraîne ses lecteurs dans le Marseille des années 1970. Un récit mené avec brio ou « toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé » est purement intentionnelle.

Par Véronique Emmanuelli

Pour Jean-Louis Rinieri, avocat bastiais aujourd’hui retraité, écrivain, la littérature est un exercice de ressouvenir. Sans doute, et c’est la première donnée, parce qu’il a trop d’estime pour l’histoire en général, pour la jeter dans la nuit froide de l’oubli. Et puis, il y a la part plus intime. Dans sa mémoire et dans son existence, comme dans celles des siens, Jean-Louis Rinieri retrouve des instants poignants, des situations intenses, des visages qui rayonnent de douleurs ou de joies. 

L’ensemble déclenche une mécanique subtile par laquelle tout peut arriver. Alors, il a fait le choix de rassembler les scènes dans des récits qui dépassent le simple témoignage. Comme si, en raccordant ces images et leurs époques, au fil d’une narration choisie, il saisissait quelque chose comme l’essence même de la Corse. Il a inscrit sa démarche dans une continuité éditoriale. La voie est tracée par Toto, La vie judiciaire en Corse, Radio Prague. Elle mène désormais à La Belle de Mai. 

Cette fois, l’année 1970 donne le tempo de l’échappée belle. Celle-ci naîtra aussi du soleil estival, de plans séquences qui dessinent d’abord le vieux port de Bastia, puis une régate entre Corse et Italie, « La Vela d’Oro » qui semble pousser, en pointillé mais de manière inéluctable, les personnages vers leur destin. Parmi ceux-ci, il y a Grazia, l’épouse volage du consul « d’une beauté exceptionnelle ». Pour s’arracher à la mélancolie du quotidien, aux désillusions conjugales, elle trace son sillon à la recherche du « changement, de la fantaisie, des petites transgressions ». Elle estime que cet état d’esprit est parfaitement compatible avec Baptiste, vingt ans à peine. Il est un peu navigateur, un peu étudiant en médecine, et surtout meurtri par une existence somme toute solitaire. 

Flics et voyous

Dans la trajectoire du jeune homme, il y a une mère trop tôt disparue, à force de chagrin, une grand-mère aimante qui n’est plus, un berger de père très absent, des oncles et des tantes imprégnés de culture terrienne, au diapason de la Plaine orientale et de E. Codole. Tous ou presque ont écrit un pan de l’avenir de Baptiste. 

L’oncle, celui qui « gardait son chapeau lors des repas », a prévu de donner au neveu docteur en médecine, « la parcelle du garage. Tu pourras y installer un superbe cabinet en bord de route avec parking et arrêt de car, appartement à l’étage. » Il y a aussi l’épouse idéale que l’on pressent. Elle a les traits de Marie, la jolie cousine au troisième degré, « la petite-fille du notaire de la famille ». Elle suit une formation d’institutrice à l’École normale d’Ajaccio. Sauf qu’il y a un grain de sable dans ce bel agencement implacable. La composition volera soudain en éclats sous les yeux de l’oncle Chaha, celui qui sans la guerre de 39/45 aurait dû épouser la mère de Baptiste « Le petit avait peur, peur de son passé, de son avenir. Il fuyait, il n’arrêtait pas de fuir depuis douze heures. » Comme un automate prisonnier d’un engrenage qui tourne à vide. La dérive se poursuivra à Marseille. Elle s’ancre le temps d’un café à la terrasse du Cyrnos, le bar du cousin Anto et de sa femme Zora, tout près de la Joliette, puis du côté de la maison dans le quartier de la Belle de Mai louée à Filumena, une lointaine cousine aussi. Dans le Marseille estival, les rencontres s’enchaînent, entre ombres et lumières. Elle font la part belle à Ange-Marie et à sa sœur Charlotte dont le père, Ange, est le patron-caïd du Kalliste que fréquente le tout Marseille qui compte, où se côtoient flics et voyous à l’occasion d’une partie de poker, mais pas seulement. Les personnages clés du Kalliste, ce sont les Corses. Ils sont originaires, entre autres de Bastelica, de Frasseto et de Bastia. Ils sont tous un peu petits-cousins ou presque. 

Le temps des larmes

Ils plongent Baptiste dans la trame du réseau. Auprès de cette diaspora, le jeune étudiant habitué à la cité universitaire de Luminy trouve parfois matière à réconfort, pour quelques instants seulement. Bientôt, il doit faire face à son passé tout ou plutôt à Grazia, « impulsive, irrationnelle », avec ses hantises. Très vite, le rêve de l’Italienne se brise. « Tout de suite, Filumena sut qu’un malheur venait d’arriver. Les femmes de chez elle avaient pour cela un sens particulier. » C’est le temps des larmes, des questions qui se bousculent un peu trop, des perspectives tissées d’effroi et de violence. Celle-ci, au cœur de la cité phocéenne, prendra une ampleur inattendue. L’action se déploie intempestive, féroce, orchestrée tout à la fois par la famille, les amis ou les adversaires. Jean-Louis Rinieri explore et devine les labyrinthes et tourments de l’identité insulaire.

Passionnant.

Paru aux éditions Maïa

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