« Là où pousse le romarin »

 de Carla Galardelli

Collection théâtre – Éditions des Immortelles

Par Karine Casalta

Inspirée par la culture et les paysages méditerranéens, Carla Galardelli signe avec Là où pousse le romarin une pièce de théâtre intense et lumineuse, où l’insularité est une force qui façonne les corps, les silences et les destins.

Dans un village méditerranéen, trois sœurs – Dana, Mattea et Paula –  vivent et travaillent ensemble dans l’épicerie familiale, sur un domaine hérité des parents. Mais sous le soleil plane un secret, enfoui depuis dix ans, qui vient bouleverser l’équilibre fragile des relations entre les protagonistes.

L’une rêve de départ, l’autre se cabre face à une vérité insupportable, la troisième porte le poids des responsabilités et le désir d’enfant. Chaque sœur incarne ici une manière différente de faire face à l’héritage familial et social, dans une société oscillant entre ouverture et repli.

À travers elles, la pièce interroge ainsi la question de la transmission, le poids du non-dit et les injonctions faites aux femmes dans des sociétés où le temps semble cyclique et où les drames passent sans que rien ne change vraiment.

Dans un récit qui fait entrer en collision traditions et désirs modernes d’émancipation, d’affirmation de soi, et refus du silence imposé, Carla Galardelli met en scène des figures féminines résolument contemporaines, éloquentes et indociles. Le drame affleure dans les silences, les répliques acérées, et l’humour parfois mordant où la langue tranche « comme une lame de lumière » et où les éléments – la mer, la chaleur, le romarin – deviennent des personnages à part entière. Préfacé par Francesca Serra, qui parle d’une « tragédie badine », le texte trouve un équilibre singulier entre gravité et malice, entre archaïsme et désirs d’émancipation.

Publiée en édition bilingue français/corse aux Éditions des Immortelles, la pièce mise en scène par Lucile Thiery pour la compagnie Rose Granit a été créée en 2024 au Festival de l’Olmu et a été accompagnée par une bourse à la première œuvre dramatique de la Collectivité de Corse.

Plus qu’un texte à lire, Là où pousse le romarin nous rappelle que la littérature et le théâtre peuvent encore être des lieux de révélation – là où, précisément, quelque chose pousse.

À commander en ligne ou en librairie :

https://editions-des-immortelles.sumupstore.com/article/la-ou-pousse-le-romarin

Rencontre avec l’autrice

Carla Galardelli

Autrice et comédienne, originaire de Propriano, formée aux Cours Acquaviva et à la Sorbonne Nouvelle, Carla Galardelli est l’autrice de Là où pousse le romarin et la fondatrice de la Compagnie Rose Granit.

Qu’est-ce qui vous a inspiré Là où pousse le romarin ?

Avant d’écrire la pièce dans son intégralité, il y a eu des morceaux de textes gribouillés dans des coins de carnets et qui sont devenus les monologues des personnages. C’était une période où j’effectuais beaucoup d’allers-retours entre la Corse et Paris et où je ressentais un grand tiraillement. Cette année-là a été particulièrement marquée par des évènements tragiques sur l’île, je me questionnais sur ce qui pouvait être un idéal, un véritable « chez soi », que je tissais à ce moment-là dans mon esprit entre le jardin de ma grand-mère où poussait le romarin – mes attaches, mon enfance, la nostalgie – et cet Ailleurs qui symbolisait une émancipation – l’inconnu, atteignable uniquement par le départ.

De manière générale, qu’est-ce qui vous pousse à prendre la plume ?

Les sentiments de révolte et d’injustice en premier lieu, mais j’essaie de plus en plus d’écrire les moments heureux. J’aime lire des poèmes contemplatifs, je voudrais sortir de cette idée qu’il faille gratter la noirceur en soi pour créer.

La pièce s’articule autour de personnages féminins, y a-t-il une raison à ça ?

Bien sûr, les inégalités liées au genre constituent la première de mes révoltes, justement. C’est un peu le fil rouge qui relie mes écrits pour l’instant. Je considère que si ma pièce ajoute une pierre à l’édifice, c’est à cet endroit-là. Le reste a son importance mais en vérité, une histoire de famille corse, avec des non-dits, et des morts, on en a lu, vu, mangé à toutes les sauces. Tout l’intérêt était de changer de regard, d’imaginer les femmes au centre de l’action, d’effectuer une bascule du « male gaze » vers un « female gaze » – et d’insuffler aux personnages masculins une mission secondaire, sans réelle profondeur, mais ça, ce n’est qu’une provocation gentillette. 

Le texte évoque le secret. Personnellement, vivez-vous le secret plutôt comme une violence ou comme une protection ?

Je crois que le secret est essentiel, surtout dans des sociétés insulaires comme la nôtre, où l’anonymat n’existe pas. Nous sommes tous tellement proches les uns des autres, une rumeur se propage en un rien de temps : nous avons besoin de secrets, de silence. Surtout à l’ère du partage et de la surexposition, nous manquons parfois de mystère. En revanche, bien souvent, et c’est ce que j’essaie de faire apparaître en filigrane dans la pièce, il s’agit de secrets de Polichinelle. C’est ça qui est violent, la latence, le poids, le « personne n’en parle mais tout le monde le sait ». J’ai de la tendresse pour ces comportements, j’en ai les réflexes et l’éducation, et suis persuadée qu’ils sont motivés par un instinct de protection, mais ils nous plongent parfois dans une forme d’essentialisme, et on aime bien ça en Corse : se définir par des concepts, des habitudes, des valeurs, des symboles, un roman national. Nous nous devons de les questionner. 

Quelle sœur vous sentez-vous la plus proche ? Dana, Mattea ou Paula ? et pourquoi ?

Il y a quatre ans, au moment d’écrire la pièce, je me sentais proche de Dana, son regard dirigé vers l’extérieur, son sentiment de décalage, l’air un peu dramatique et la croyance parfois puérile que l’herbe est plus verte ailleurs. Aujourd’hui, je me surprends à me reconnaître en Mattea qui est plus ancrée dans le réel, qui fait le choix d’être heureuse à la place où elle se trouve – non sans peine –, et qui in fine se fait moins juge des autres. Celle que j’admire mais que je ne suis définitivement pas reste Paula, chez elle tout se joue dans l’action, dans le corps, pas dans la tête. 

L’insularité est pour vous plutôt un refuge ou une contrainte ?

C’est un refuge tant qu’on s’autorise à garder un œil en dehors. L’écueil est de se vautrer dans le confort. Même après cinq ans à Paris, je retombe facilement dans les travers que l’on nous connaît. On se sent riches et reconnaissants d’être nés ici à un tel point qu’on en devient pleins d’orgueil, puisque la Corse est le centre du monde – et là on se contraint nous-même. Le monde est tellement plus grand, sans être forcés d’aller le traverser, nous pouvons saisir la chance de s’y intéresser, d’être toujours curieux. 

Un livre que vous auriez aimé signer ?

Le soleil des Scorta de Laurent Gaudé.

Qu’est-ce que la Corse a façonné en vous ?

Je répète souvent que je me sens solide. Ce qui m’a frappée en partant vivre ailleurs, c’est une forme d’individualisme qui pousse les gens à regarder leur nombril et à se lamenter sur leur sort, plutôt qu’à se battre. Ici, nous avons certes parfois une tendance excessive à faire taire nos émotions, mais je crois que nous accordons plus d’importance à autrui, ce qu’il pense de nous, ce qu’il fait, comment il y arrive – et ce n’est pas toujours bien intentionné ! – on se regarde, on se dévisage. Il est également inscrit dans nos valeurs d’aider son prochain sans compter ni le temps ni l’argent. En tout cas, cela a le mérite de nous pousser davantage au dépassement de soi et à la cohésion. J’ai l’impression d’avoir été suffisamment armée pour ne pas me sentir démunie à la moindre difficulté. La Corse, selon moi, nous façonne à être forts.

Quand on referme le livre, qu’aimeriez-vous qu’on en retienne ? 

Le soleil.

Qu’aimez-vous faire lorsque vous n’écrivez pas ?

Être sur un plateau de théâtre, jouer un peu de musique, boire du vin avec mes amis, aller à la mer et nager jusqu’à la bouée jaune.