
UNE TRAGÉDIE CORSE ENTRE FIDÉLITÉ ET RENONCEMENT
Après Caïd, le réalisateur et scénariste Ange Basterga cosigne avec Pierre-Marie Mosconi et Emmanuelle Michaux une nouvelle série ambitieuse pour France 2 : La terre et le sang dont les deux premiers épisodes ont été présentés en avant-première à Ajaccio le 10 mars dernier.
Par Karine Casalta

Avec cette saga familiale, le réalisateur s’éloigne des récits classiques de banditisme pour explorer une autre facette de la Corse: celle des liens familiaux, des promesses impossibles et des choix moraux qui façonnent une vie.
Au cœur du récit, Anto, un homme marqué par la promesse faite à son frère mourant de ne jamais céder à la vengeance. Une résolution fragile sur une terre où le passé demeure prégnant. Victime d’un guet-apens où son père est abattu, il tombe dans le coma. Dix ans plus tard, lorsqu’il rouvre les yeux, le monde qu’il connaissait n’existe plus. Son fils a grandi et s’est rapproché de la criminalité, sa femme a refait sa vie, et les fantômes du passé réclament toujours justice.
Portée par Thierry Neuvic et Vahina Giocante dans les rôles principaux, la série déploie sur six épisodes une fresque familiale intense où se croisent loyauté, transmission et tentation de la violence. Entre drame intime et tension criminelle, La terre et le sang revendique une dimension presque tragique, dans la lignée des grandes histoires familiales où l’honneur et la fidélité pèsent aussi lourd que le destin.

Tournée en grande partie dans la région d’Ajaccio et dans plusieurs villages corses, la série s’appuie sur des décors naturels spectaculaires, qui lui donnent une tonalité de western. Mais derrière ces paysages puissants, c’est avant tout une histoire humaine que cherche à raconter Ange Basterga: celle d’une famille confrontée à ses héritages et à ses contradictions.
Avec ce nouveau projet, le cinéaste poursuit son ambition de proposer un regard différent sur son île natale. Une Corse loin des caricatures, mais traversée par des passions universelles. Nous avons rencontré Ange Basterga pour évoquer la genèse de cette série, ses inspirations et son attachement profond à cette terre qui nourrit son imaginaire.
Interview :
Après Caïd, qu’est-ce qui vous a donné envie de raconter cette nouvelle histoire ?
Ange Basterga : Beaucoup de séries et de films parlent du grand banditisme, de la voyoucratie, de la mafia. On s’est rendu compte qu’il y avait, du côté du public, une envie de découvrir d’autres récits sur la Corse, qu’elle soit racontée un peu autrement. Alors je me suis creusé la tête et je me suis dit : créons un héros corse positif et tordons les clichés en racontant l’histoire d’un homme qui ne veut pas se venger.
Le scénario s’articule aussi autour de thèmes comme la transmission ou la loyauté familiale…
Oui, parce que malgré tout, le passé familial finit toujours par rattraper les personnages. Anto est victime d’un guet-apens qui le plonge dans le coma. Dix ans plus tard, il se réveille et découvre que son fils a pris la mauvaise voie. Il doit alors affronter la promesse qu’il avait faite à son frère : faire taire la violence, ne pas se venger. Mais pour sauver son fils, il va devoir retrouver les assassins de son père. Ce sont des sujets forts, des sujets réalistes, des histoires de famille. J’aime les récits intenses, ceux où les personnages sont confrontés à des choix cornéliens. Tous nos scénarios reposent sur une sorte d’arène shakespearienne. Et la Corse, il faut le dire, est très shakespearienne.
Une forme de tragédie ?
Exactement. Et j’y suis très attaché. Ce sont des histoires que j’aime raconter, des histoires qui touchent le grand public. Au fond, c’est avant tout le récit d’une famille corse.
Votre lien personnel avec l’île a-t-il influencé votre écriture ?
Bien sûr. Je me suis réinstallé en Corse en 2017 et j’avais vraiment à cœur de raconter une histoire qui se déroule chez nous, avec des enjeux forts, un côté très rural, très terrien. L’idée était aussi de montrer une autre Corse. La série a été tournée dans la région ajaccienne. On a exploité des décors incroyables. Il y a chez nous un côté presque western qui est très intéressant à filmer.
Comment avez-vous évité les clichés ?
Je connais très bien mon île et ses valeurs. Le réalisme est essentiel pour moi. Ensuite, il faut raconter une histoire avec le cœur. Beaucoup de Corses se reconnaîtront dans cette série. Il faut de l’envie, de l’honnêteté, et beaucoup de sincérité pour créer une bonne histoire. Même si c’est une série corse, les enjeux restent universels.
Le personnage d’Anto est partagé entre son passé familial, son identité et son rôle de père…
Ce qui me touche chez lui, c’est la promesse qu’il fait à son frère avant qu’il meure dans ses bras. Cette promesse devient son mantra. Il fera tout pour l’honorer. Mais son fils va le pousser à flirter avec la ligne rouge. C’est un homme traversé par des épreuves très dures. Malgré tout, il conserve sa loyauté et son intégrité. Même lorsqu’il s’approche du point de rupture, on reste en empathie avec lui. Et ce qui compte le plus pour lui, au fond, c’est son fils.
Le coma de dix ans crée une rupture radicale dans sa vie…
Oui. Il ferme les yeux, et quand il les rouvre, tout s’est écroulé. Dix ans ont passé. Son fils a 23 ans et est devenu un voyou notoire. Sa femme a refait sa vie avec son meilleur ami. Et il apprend que son père a été assassiné lors du guet-apens. Il fallait un événement très fort pour provoquer ce choc psychologique à son réveil et accélérer la bascule de l’histoire.
Pourquoi avoir choisi Thierry Neuvic et Vahina Giocante ?
Thierry suit ma carrière depuis mes débuts. Il jouait déjà dans mon premier court métrage, Ter-Ter, sélectionné au Festival de Cannes. Quand j’ai créé cette série avec mon co-auteur Pierre-Marie Mosconi, penser à lui a été une évidence. Il incarne le héros : talentueux, charismatique, et il connaît très bien la Corse.
Pour Vahina, c’était également une évidence. La série raconte l’histoire d’Anto, mais aussi celle d’une famille. Les personnages féminins sont essentiels. On voulait éviter qu’ils soient de simples faire-valoir, comme on le voit parfois dans certaines séries. Le personnage qu’elle incarne est la colonne vertébrale de l’histoire. Et pour un rôle aussi profond, il me fallait une actrice corse. Quand elle a accepté, j’étais très honoré.
J’ai eu beaucoup de chance car France 2 m’a fait entièrement confiance sur le choix des acteurs. C’était précieux pour moi.
Le personnage de son fils incarne une nouvelle génération tentée par la vengeance. Que dit-il selon vous de la jeunesse d’aujourd’hui ?
Oui, il dit quelque chose d’une certaine jeunesse, attirée par les sirènes de l’argent facile et tout ce que cela peut générer. Il est interprété par Basile Larie, un jeune acteur originaire de Porto-Vecchio. C’était sa première apparition à l’écran et il est incroyable. Je suis convaincu que c’est un futur grand du cinéma français.
Un moment de tournage vous a-t-il particulièrement marqué ?
Il y en a beaucoup. Le tournage a été incroyable. On a senti une vraie solidarité de la part de la population. On a tourné dans les villages, à Ajaccio, et même dans mon village familial, à Bastelica. Mes enfants sont scolarisés ici : c’était très émouvant.
Et j’ai eu la chance et l’honneur de tourner avec le grand Tchéky Karyo. Malheureusement, il nous a quittés en octobre : c’était sa dernière apparition à l’écran. Pour moi, c’était un rêve de gosse de travailler avec un acteur de cette envergure, et qu’il m’ait fait confiance et accepté très vite de faire la série. Je crois même que c’est un des premiers acteurs – mis à part Thierry Neuvic, qui est à la base du projet et qui est là depuis le début de l’écriture – qui m’a donné son feu vert.
C’était un homme exceptionnel, une personne incroyable. Je souhaite vraiment à tous les réalisateurs de pouvoir tourner avec ce genre d’acteur !
La série est annoncée en six épisodes de 52 minutes. Une suite est-elle envisagée ?
Pour l’instant, c’est une mini-série. J’ai réfléchi à un pitch pour une saison 2, ce serait donc envisageable. Mais j’ai aussi d’autres projets : du cinéma, d’autres séries en développement. Tout dépendra surtout de l’accueil du public.
Pouvez-vous nous parler de ces projets ?
Oui. Il y a notamment un téléfilm qui me tient beaucoup à cœur, Le Clan des Justes, sur la résistance corse pendant la Seconde Guerre mondiale, co-écrit avec Nicolas Peufaillit. Je développe aussi un long métrage intitulé Sanguinaire, qui suit pendant une journée la trajectoire d’un couple tentant de sortir de la voyoucratie. Et plusieurs séries sont actuellement en développement avec des producteurs. Mais rien n’est encore signé. Dans ce métier, chaque projet est un miracle. Le plus difficile est d’arriver jusqu’à la pré-production.
La série devait s’appeler Vendetta au départ. Pourquoi ce changement ?
Parce que ce titre n’était finalement pas très cohérent avec l’histoire d’un Corse qui refuse justement de se venger. Avec l’équipe de France Télévisions, on s’est dit qu’il fallait un titre plus en phase avec le propos. La terre et le sang avait beaucoup plus de sens…

