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La banalisation du diable

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Tous ceux qui demeurent lucides sur les temps contemporains et sur l’effondrement de la confiance en l’action politique connaissent la tentation de Cassandre pour annoncer le retour des vieux démons et celui de la bête immonde.

Par Michel Barat, ancien recteur de l’Académie de Corse 

Mais nommer le risque du fascisme se heurte à la conviction ordinaire que le Front national en devenant le Rassemblement national aurait réussi sa dédiabolisation. Il faudrait, en effet, être de mauvaise foi pour ne pas reconnaître que Marine Le Pen n’est pas Jean-Marie, que la fille n’est pas ou plus le père : son discours politique ne s’ancre apparemment plus dans l’antisémitisme primaire, dans le traditionalisme catholique le plus rétrograde, ni dans une vision totalement réactionnaire des mœurs et de la condition féminine. Mais si sur le plan personnel la présidente du Rassemblement national en s’éloignant des thèses classiques de l’extrême droite française règle ses comptes avec son père en voulant montrer qu’elle peut réussir là où il ne pouvait qu’échouer parce que sans doute il ne voulait pas du pouvoir, son mouvement n’a pas pour autant abandonné ses vieilles lunes.

L’extrême droite en fait n’a pas changé, elle ne s’est pas dédiabolisée mais a banalisé le diable. La fille, si on lui accorde la sincérité – on peut le faire au regard du conflit familial – sera vite débordée par les partisans du retour d’un pétainisme ordinaire, part importante de « L’idéologie française » comme disait dans son meilleur livre Bernard Henri-Lévy. Elle pourrait en fait devenir le chemin du retour du père. En voulant le tuer, elle peut le ressusciter. Et comme souvent ce sont les nouveaux convertis en perdition ou déçus, venus de la droite classique, naguère républicaine ou venus d’une gauche ayant oublié ses valeurs, qui seront les Laval et Doriot d’aujourd’hui.

Erreur médiatique

Le traitement médiatique paradoxal de la dérisoire première tribune de vieux généraux dans un hebdomadaire de droite extrême participe de et à cette dédiabolisation devenue banalisation du mal. Nul ne peut encore penser sérieusement que nous sommes au bord d’un coup d’état militaire même si le choix de publier à la date anniversaire de la rébellion des généraux factieux ébranlant le pouvoir gaulliste peut inquiéter. L’armée française est massivement républicaine. Ce qui est le plus important ce n’est pas cette tribune qui frise le ridicule mais son écho médiatique. Les médias et plus particulièrement les chaînes d’information continue l’ont en fait traitée paradoxalement en la minimisant intellectuellement mais en en amplifiant le relais médiatique. 

Ce relais médiatique commet une erreur dans une volonté d’en affaiblir la portée en désignant les officiers généraux signataires comme à la retraite. C’est faux pour la majorité, à l’exception, par exemple, du général Piquemal qui est bien à la retraite après une première intervention intempestive : la retraite pour des officiers généraux est une sanction ; à partir d’’un certain âge, ils sont versés dans la seconde section, mais ne sont pas à la retraite. Ainsi on cherche en affaiblir la portée mais de l’autre on lui donne un retentissement médiatique majeur. Cette tribune qui n’était qu’un signal faible devient par les médias un signal fort mais banalisé. Cette tribune est sans doute plus ridicule que dangereuse mais son traitement médiatique en la dédiabolisant banalise le diable et le risque fasciste. Cette banalisation entraîne une accoutumance à cette idéologie nauséabonde au point qu’on ne sent plus qu’elle sent mauvais, au point qu’elle redevient une idée politique parmi les autres. On finit même par suggérer que l’échec des convictions républicaines pourrait bien entraîner un désir d’essayer de nouveau les politiques d’extrême droite. 

Résistance émiettée

À gauche et à droite, chez les socialistes ou les républicains, certaines personnalités résistent à cette tentation de la banalisation du diable mais la majorité des dirigeants et responsables de ces deux anciens partis de gouvernement effrayés par la possible disparition de leur parti restent sourds et font l’autruche. Ils ont tort car ils ouvrent les vannes qui en France depuis la Libération faisaient barrage au fascisme. 

La dédiabolisation qui est en fait une banalisation du diable pourrait bien faire plus vite qu’on croit le malheur du pays. 

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