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L’autre maison de Napoléon

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En 1791, Napoléon pense rentrer définitivement en Corse, mais en 1793 lui et sa famille seront chassés de l’île

Par René Santoni

Pascal Paoli, son « père spirituel », rentré d’exil le 14 juillet 1789, avait été chargé par Louis XVI de l’administration politique et administrative du département de la Corse.

Ce département nouvellement créé comme dans tout le pays devait remplacer les anciennes divisions politiques et administratives, générant de nombreux postes de responsabilité et plusieurs milliers d’emplois payés par l’État.

Alors que depuis toujours de nombreux Corses ne commerçaient qu’avec le troc – la monnaie se faisant rarissime, les impôts étant même payés en nature – on estime que l’ensemble des emplois créés en Corse en 1790 et 1791 a fait rentrer la somme de 5 millions de francs en numéraires dans l’île tous les ans.

Napoléon pensait qu’avec son frère Joseph, il pourrait jouer un rôle politique important auprès de l’idole de son adolescence.

Cependant, il comprit rapidement que les Bonaparte ne faisaient pas partie du premier cercle du nouvel homme fort de la Corse qui leur préférait sur Ajaccio, les Peraldi et Pozzo di Borgo.

Il ne baissa pas pourtant les bras, et après une courte période de séduction, caractérisée par « La lettre à Buttafoco » au mois de janvier 1791, il décida de prendre son destin en main, voulant être un acteur des bouleversements qui agitaient la Corse sans l’appui de Pascal Paoli.

Napoléon nommé adjudant-major de la Garde nationale soldée à Ajaccio (grade assimilé à celui de capitaine) avec une solde de 1 500 francs par an

Au début de l’été 1791, alors qu’il est en poste à Valence avec le grade de premier lieutenant d’artillerie il songe à démissionner. Toutefois, un décret du 4 août 1791 venait de créer un nouveau corps militaire placé sous l’autorité des départements ce qui lui offrait la possibilité de postuler pour un emploi d’officier en Corse.

Cette force militaire (la Garde nationale soldée) forte de 100 000 hommes venait concurrencer l’Armée royale après la fuite du Roi à Varennes. Elle était commandée par des officiers de l’armée régulière, ce qui permit à Napoléon d’obtenir un poste d’adjudant-major dans l’un des quatre bataillons, forts de 550 hommes formés en Corse (district Ajaccio-Tallano).

Napoléon se crée un patrimoine foncier et s’endette sur douze années

Dès son arrivée en Corse, Napoléon éprouve le besoin de se constituer un patrimoine foncier à la hauteur de ses ambitions politiques.

À la suite de la Constitution civile du clergé, tous les biens de l’Église avaient été confisqués et mis aux enchères selon des modalités définies par le décret du 14 mai 1790 de l’Assemblée constituante.

Les valeurs de ces biens étaient estimées à vingt-deux fois leur revenu et les acheteurs, sous réserve d’avoir effectué un versement comptant de 12 à 30%, pouvaient payer le solde en douze annuités avec un taux d’intérêt de 5%.

Dans ces conditions, Napoléon et son oncle Joseph Fesch décidèrent de s’associer et de soumissionner pour l’achat de divers biens nationaux qui avaient été la propriété du chapitre de la cathédrale d’Ajaccio. Ils remportèrent les enchères le 13 décembre 1791.

Cet achat comprenait entre autres le domaine de Saint-Antoine à Ajaccio qui se composait de 250 hectares de terres, de la chapelle de Saint-Antoine et d’une maison d’habitation située près de la chapelle pour le prix de 5 500 francs[1], payables en 12 annuités de 650 francs sur lesquels Napoléon s’était engagé pour un montant de 325 francs, soit 20% environ de sa solde annuelle de 1 500 francs.

Les livres de compte du cardinal Fesch

En feuilletant les livres de compte du cardinal édité par l’abbé Vanel, on trouve des renseignements concernant ces achats.

C’est ainsi qu’on apprend que le 11 janvier 1793, Napoléon et son oncle mandatent un huissier afin de sommer les locataires de la maison de Saint-Antoine de quitter les lieux.

Le 5 mars de la même année les deux co-indivisaires ont réglé 325 francs chacun pour le règlement de la première annuité pour Saint-Antoine.

Au mois de juin de la même année, les Bonaparte sont chassés de la Corse qui se placent en 1794 sous protection britannique jusqu’au mois d’octobre 1796. Toutefois, même si l’île n’appartient plus à la République pendant cette période, les Bonaparte ne voulant pas perdre leur achat, Joseph Fesch depuis Nice obtient l’autorisation de solder la dette de leurs achats le 31 mars 1796.

Quel était l’intérêt pour les Bonaparte de posséder ces biens ?

Les Bonaparte à l’époque étaient de petits propriétaires terriens possédant quelques hectares de terrain, dont la propriété malsaine des Salines. Seule la vigne de La Sposata qui représentait une superficie de 2 hectares avait quelques valeurs. Avec l’achat de Saint-Antoine, le patrimoine familial est multiplié par 4 ou 5, et Napoléon se crée ainsi un patrimoine personnel.

De plus, avoir des bergers sur ses terres représentait à l’époque un intérêt non négligeable d’un point de vue de l’influence de Napoléon à Ajaccio.

Les bergers de Saint-Antoine sauvent la vie de Napoléon

De nombreux historiens qui ont étudié la jeunesse de Napoléon (Nasica, Renucci, le baron de Coston, l’abbé Galetti, etc.) narrent une aventure qui aurait pu très mal se terminer pour Napoléon sans l’intervention des bergers à qui il louait le domaine de Saint-Antoine.

Le 2 avril 1793, la Convention avait décrété l’arrestation de Pascal Paoli à la suite à de graves accusations portées contre lui à Toulon par Lucien, le jeune frère de Napoléon à peine âgé de 18 ans.

En représailles, le 24 avril 1793, Napoléon échappa à une embuscade tendue par les paolistes, alors qu’il se trouvait aux Sanguinaires.

Ses assaillants attendaient son retour à Ajaccio pour l’assassiner.

Napoléon, averti, ne revint pas sur ses pas, mais il contourna les Sanguinaires et se dirigea vers ses terres de Saint-Antoine, où il retrouva le chef des bergers Bagaglino natif de Bocognano.

Ce dernier lui donna asile et le lendemain, il envoya un berger nommé Marmotta porter un message à Letizia afin de lui donner des nouvelles de son fils.

Avec l’aide de nombreux jeunes bergers Napoléon sera exfiltré et pourra rejoindre Ajaccio.

Napoléon leur exprimera sa reconnaissance lors de son escale ajaccienne en 1799 alors qu’il revenait d’Égypte. Il demandera à voir les deux bergers et fit à cette occasion de nombreux cadeaux à Marmotta et dota la fille de Bagaglino.

Ce dernier qui avait visité l’Empereur à l’île d’Elbe sera coché sur son testament à hauteur de 10 000 francs.

Épilogue

Quelques mois après sa nomination au grade d’adjudant-major, le 1er avril 1792, Napoléon sera élu lieutenant-colonel après une élection mouvementée.

Il participera à ce titre à l’expédition de Sardaigne, et au mois de juin 1793, les Bonaparte quitteront définitivement la Corse chassés par les paolistes.

Napoléon gardera le domaine de Saint-Antoine toute sa vie, et à sa mort, il le lèguera par testament à son oncle Fesch.

À la mort du prélat, son exécuteur testamentaire, Joseph Bonaparte léguera à la ville d’Ajaccio tous les biens que le cardinal possédait dans cette ville, mais il se réserva, entre autres, la jouissance pendant 25 ans des revenus des terres de Saint-Antoine[2]. Cette disposition souligne tout l’intérêt que les Bonaparte avaient porté à ce domaine.

Aujourd’hui, cette maison est en ruine au milieu d’une carrière et est menacé de disparition. Elle est pourtant un témoin important de la vie du jeune Bonaparte à Ajaccio et symbolise à elle seule, les multiples rebondissements du destin de Napoléon.


  1. Archives départementales de la Corse-du-Sud : le procès-verbal de la vente aux enchères du 13 décembre 1791 au bénéfice de Joseph Fesch et de son neveu Napoléon sous la cote 1Q78.
  2. Transaction Survillers du 1er septembre 1842 (Archives départementales de la Corse-du-Sud sous la cote 004/N/4)

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