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Trois suaires corses au Bataclan

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Les cris. L’effroi. Les morts. Les blessés. Les attaques des fous de Dieu à Paris voilà sept ans laissent une indélébile marque rouge sang dans l’inconscient collectif. Le procès s’est ouvert. Il s’achèvera dans huit mois. Trois Corses sont tombés sous les balles des barbares. Innocentes victimes d’une longue liste de cent trente et un morts et plus de quatre cents blessés. 

Par Jean Poletti

Aurélie de Peretti, Stéphane Albertini et Pierre Innocenti. Ils étaient jeunes. Plein d’allant. Avec d’autres, ils prirent le chemin du Bataclan pour une soirée festive. Ce fut leur chemin de croix. L’islamisme dans toute son horreur faucha leurs vies. Les balles et les bombes d’un commando fanatique, imprégné de charia et autres préceptes nimbés d’obscurantisme, sacrifièrent des êtres sur l’autel de la folie religieuse au cri d’Allah akbar. 

Paris capitale des abominations et de la préversion revendiqua l’État islamique. Et dans une logorrhée abjecte, à tous égards, de féliciter les soldats du califat. La réalité rejoint l’indicible lorsque des témoins à la barre évoquent une scène de guerre, un charnier ou des cadavres se mêlaient aux personnes grièvement touchées. 

Un procès pour l’histoire, disent les juristes. Sans doute. Mais il doit aussi et surtout permettre aux proches d’entendre sans atermoiements que les explications idéologiques doivent être bannies du prétoire. Qu’il s’agit exclusivement d’une inhumanité qui renvoie aux ténèbres de la civilisation. Les croisades vertes, djihads et autres versets n’ont que faire dans les tentatives de défense de ceux qui placent les interprétations prophétiques au-dessus des lois de la République. D’aucuns tenteront de mettre en lumière les profils psychologiques des accusés, conditionnés par le prosélytisme de prêcheurs illuminés, assoiffés de haine contre les valeurs de la démocratie. 

Mépris glaçant

Nul besoin de verser dans les supputations pour affirmer que ceux qui répondent du carnage entrecouperont leurs dédaigneux silences par des vociférations aux relents d’insultes. 

Salah Abdeslam a déjà laissé percer à plusieurs reprises sa stratégie. D’emblée en évoquant sa mission sacrée, ensuite son statut de combattant, à maintes reprises afin de se plaindre de ses conditions de détention. Pas l’esquisse de l’ombre d’un regret. À l’inverse, l’arrogance dans le geste et le ton qui dénotent cette indigne volonté de façonner une tribune politique. Mais les parties civiles, les parents de Stéphane, Aurélie et Pierre n’ont cure de cette phraséologie nauséabonde. Eux drapés de dignité, ils n’aspirent qu’à se faire une idée plus précise du macabre scénario. Bénéficier dans leur malheur d’une explication de l’inexplicable. Afin aussi que des existences fauchées puissent reposer en paix grâce au jugement des hommes. Ce triomphe de la raison qui terrassera l’ignominie suprême incarnée par treize inculpés engoncés dans leurs glaçantes insanités. 

Certes, les erreurs des services de renseignement belges et français seront sur la sellette. Bien sûr, des questionnements interpelleront les consciences. Et notamment sur l’absence de mesures coercitives à l’encontre d’individus connus pour leur radicalité. Et dont certains messages donnaient à penser qu’ils ne demeureraient pas inertes. 

Au nom du fils

Tout cela et bien d’autres faits et commentaires émailleront vraisemblablement les débats. 

Mais une nouvelle fois, au risque d’insister, l’essentiel pour les familles meurtries sera la quête pour trouver un lambeau de réponse auquel ils pourront s’accrocher pour que la peine soit moins lourde à porter.

Cette interrogation est levée en filigrane dans l’ouvrage Mourir au Bataclan de Jean-Pierre Albertini, père de Stéphane. Un récit pudique, bouleversant, qui se veut thérapie pour tenter de comprendre et de transmettre l’indélébile témoignage à son petit-fils au travers du portait d’un fils aimant et aimé. Au fil des pages, le lancinant propos de Bertolt Brecht affleure dans nos pensées : « Le ventre est encore fécond d’où surgit la bête immonde. » L’avertissement qui transcende le temps s’inscrit dans une cruelle actualité. Il incite au questionnement sur les défis que doit affronter notre société assaillie par ces dérives fanatiques, qui veulent jeter un voile de dictature et d’ignorance sur l’esprit des Lumières. 

Coïncidence de calendrier, tandis que paraissait le livre, la commune varoise de Saint-Zacharie inaugurait l’avenue Aurélie de Peretti. La jeune femme séjournait souvent dans ce village, où résidaient son oncle Jacques et sa tante Josyane. 

Trente-quatre roses blanches

La cérémonie simple et émouvante présidée par le maire Jean-Jacques Coulomb, avec en point d’orgue relié à la plaque commémorative un bouquet de trente-quatre roses blanches. L’âge de celle qui à jamais ferma les yeux lors d’une soirée de terreur.

Aspects juridiques, procédure pénale, se mêlent et s’entrechoquent avec des sentiments intimes et l’ardente volonté de sculpter l’éternel souvenir de l’innocence foudroyée. Comme un salutaire refus à l’inhumanité, cette gangue qui enserre l’esprit jusqu’aux sanglantes chimères, dont le nom de guerre sainte, n’est que l’offensive d’un totalitarisme religieux. 

Une rescapée de l’enfer clôtura sa déposition d’un solennel avertissement qui vaut mieux que longs discours : « N’oubliez pas. L’oubli, c’est presque une forme d’acceptation. »

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