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U CAPILE DI A SPERANZA

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Naguère, le soir de noël des feux illuminaient les places des églises. Ces flammes s’opposant aux frimas, alliant profane et religieux, repoussaient symboliquement la noirceur de la vie pour éclairer les promesses d’un avenir plus prometteur. Dans quelques jours, la démonstration sera faite que ce temps est révolu. Dis quand reviendras-tu ?

Par Jean Poletti 

I capili se consumant plusieurs jours durant réchauffaient corps et âmes. Laissant s’échapper vers les cieux des incandescences fugaces. On les nommait e vechje, signifiant que le vieux nous quittait laissant place au renouveau. Tradition toujours avec ce ceppu brûlant dans l’âtre des maisons. Ou encore cette assiette supplémentaire, dite piattu di u puveru, en prévision d’un miséreux frappant à la porte en quête d’un repas. D’un rite, l’autre, au fil de ces coutumes, l’île semblait en ces instants drapée dans une indicible atmosphère qui fondait dans un même creuset solidarité et espoir. Le secret mélange de l’ancestral aiutu avec la quête sans cesse renouvelée d’un mieux vivre individuel et collectif. 

En ces moments certes fugaces, qui pourtant semblaient briser la fuite du temps, une harmonie partagée scellait la communauté insulaire. Fallait-il y percevoir cette fameuse magie de Noël ? Celle qui, aujourd’hui galvaudée et corrompue, devient mercantile et commerciale ? « Mais où sont les neiges d’antan », disait désolé Georges Brassens. Oui, qu’est-il advenu de cette joie simple mais empreinte de noblesse qui transcendait la condition humaine au profit d’authentique altruisme mêlé de rêveries ? Ne versons pas dans l’antienne du « c’était mieux avant », que certains veulent ressusciter en doctrine politique. 

Natale beatu

Mais bannir le passéisme, qui cloue tout progrès au pilori, ne doit pas embuer notre discernement sur le délitement de certains concepts. 

À l’heure où notre île traverse une zone ourlée d’incertitudes sociétales, il serait bénéfique de regarder vers hier, et dépoussiérer ces attitudes qui rythmaient l’existence. Ce natale beatu qui n’existe plus qu’en mythe se veut exemple probant dans la galerie des préceptes perdus. La Corse prise dans une spirale de modernisme débridé prête le flanc au spectre de l’acculturation. Celle qui nivelle, bannit l’originalité, laissant affleurer l’uniformité et pour tout dire pourfend l’estru nustrale qui fondait naguère notre société. 

Cette digression éloigne des rivages de Noël ? Le penser équivaut à voguer sur des flots dangereux. Les voix, comme celles de sirènes, ont beau susurrer à l’envi notre particularisme, la réalité étouffe progressivement la rengaine. Chez nous, un temps est révolu. Celui où pour citer Brel « Les vieux, ça n’était pas original quand ils s’essuyaient machinal, d’un revers de manche les lèvres. » Maintenant, ils ont les serviettes de la modernité. Piètre consolation quand l’hiver de leurs existences ne s’écoule plus en famille, mais dans des maisons dites de retraite. Propos sévères ? Sans doute. Ils rejoignent en incidence notre condamnation liminaire du rejet du passé. Faire l’impasse sur cette donnée essentielle relève de l’erreur collective. Et les discours aussi volontaristes qu’ils soient, ne sont que vains palliatifs qui se brisent sur le mur de la réalité. 

Fiaccula debule

A festa di natale transcendait, chez nous plus qu’ailleurs, le strict cadre religieux. Il était aussi un message humaniste réunissant, selon les célèbres vers de Louis Aragon « Celui qui croyait au ciel/Celui qui n’y croyait pas. » Tous dans un non-dit éloquent livraient une certaine idée de la Corse. 

Le temps est venu de se ressourcer dans cette volonté qui vacille ? telles les flammes de bougies sous les assauts du vent mauvais. L’île vaut bien une messe. Et au-delà une prise de conscience générale afin que croyants agnostiques ou athées entonnent le credo du mariage entre tradition et modernité. 

La nuit à nulle autre pareille ne doit plus être ravalée à une simple parenthèse de calendrier, exclusivement fertile en cadeaux et agapes. Elle peut ouvrir une réflexion d’un destin commun qu’avaient initié nos anciens, avec leurs défauts et leurs qualités. 

Lumi di l’avvene

Pour les croyants, Noël représente le monde au pied de l’éternel. Plus modestement, il pourrait être chez nous le socle de cette Corse qu’il nous faut bâtir en commun. Dans un savant mélange d’héritage et d’évolution partagés. Si les voies du Seigneur sont impénétrables celles des considérations profanes le sont sans doute moins. Communions pour ce bel objectif sans querelle de chapelle. I capili di a speranza brilleront alors de nouveau. Non pas réellement mais dans les esprits. Ce qui est l’essentiel… 

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