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France Algérie: Réconcilier les mémoires

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Le 18 mars 1962, les accords d’Évian mettaient fin, après 8 ans de conflit, à la guerre d’Algérie ouvrant la voie à l’indépendance du pays, définitivement actée le 5 juillet suivant. Soixante ans ont passé mais six décennies sont-elles suffisantes pour réconcilier les mémoires ? Poète, essayiste, Danièle Maoudj vit dans le  jardin de l’Amour  où s’entrelacent la Corse et la Kabylie. Elle revient sur les liens entre la France, la Corse et l’Algérie. Une parole sincère, directe, libre. 

Propos recueillis par Caroline Ettori

Pourquoi est-il si difficile de parler de l’Algérie et des rapports entre la France et l’Algérie de manière dépassionnée ?

Tout d’abord, je souhaite donner la couleur de mes sentiments sur le gâchis que fut cette colonisation, à travers la voix de l’écrivain Mouloud Feraoun. Il témoigne de la charge symbolique de l’échec de la fameuse « Mission civilisatrice. » Comme tous les « hommes-frontières » de l’Algérie coloniale, Feraoun reçut des lettres anonymes le menaçant de mort. Nullement intimidé, il exprimait « Son espoir en une Algérie où il n’y aurait ni vainqueurs ni vaincus, mais seulement des hommes délivrés – d’une injustice séculaire. » Il s’interrogeait : « Pourquoi le divorce est si brutal ? La vérité, c’est qu’il n’y a jamais eu mariage ! Les Français sont restés à l’écart. Ils croyaient que l’Algérie c’était eux. […] Ce qu’il eut fallu pour s’aimer ? Se connaître d’abord. Un siècle durant on s’est coudoyé avec curiosité, il ne reste plus qu’à récolter cette indifférence réfléchie qui est le contraire de l’amour. Les comptes, c’est la reconnaissance de notre droit à vivre, de notre droit à l’instruction et au progrès, de notre droit à être libres. » Le 15 mars 1962, l’OAS portera un ultime coup à l’espoir de coexistence des deux communautés, à trois jours du cessez-le-feu consacré par les accords d’Évian en assassinant Feraoun et ses cinq compagnons.

Évoquer en 2022, l’Algérie suscite des réactions épidermiques, souvent contrastées voire contradictoires. L’Algérie continue à traverser la vie politique française. Elle est présente dans ces mémoires qui poursuivent une guerre sans ennemi et s’immisce dans la campagne électorale présidentielle de mai 2022.

Pour comprendre il faut revenir au mot « passion » du latin « passio » qu’employa le grammairien Charisius au IVe siècle au sens de « douleur morale » ce qu’atteste Apulée, le Berbère d’Algérie, auteur du premier roman L’Âne d’or, au sens de « fait de subir. » 

Comment ne pas penser à Camus, l’homme déchiré, répondant à Aziz Kessous, son ami humaniste : « Vous me croiriez sans peine si je vous disais que j’ai mal à l’Algérie, en ce moment, comme d’autres ont mal aux poumons. » Kessous avait créé un journal Communauté algérienne qui visait à dépasser les fanatismes des deux camps en aidant à la création d’une communauté algérienne pluraliste. 

Est-ce à dire que l’Algérie continue à être cette écharde, ce corps étranger introduitpar la violence de la colonisation et qui explose en éclats épars dans la chair de l’histoire de France ? Tout le laisse penser au vu des réactions toujours aussi viscérales. Le corps social français souffrirait-il indéfiniment d’une maladie que l’on pourrait nommer le  « mal d’Algérie » ? Tant parler de ce pays suscite éperdument une émotion efficace qui domine la raison.

Aujourd’hui, l’historien Benjamin Stora préconise la politique des « petits pas ». Force est de constater que des composantes de cet héritage ne parviennent toujours pas à dépassionner cette histoire douloureuse.

En réalité, la question est de savoir comment calmer ou éteindre la passion algérienne. Ma réponse est que la France doit accepter l’indépendance de l’Algérie, c’est essentiel pour construire l’avenir dans une culture de paix. Inventer une suite à l’Histoire, celle de la réciprocité des regards dans l’invention de nouveaux liens. Albert Memmi n’a-t-il pas écrit : « Ironie du sort, le ressentiment est encore l’expression d’une dépendance. » 

À la place s’est imposée une société à deux ou même à trois vitesses. Augustin Berque disait naguère que les « indigènes » et les Européens n’étaient pas associés mais « juxtaposés ». Cet idéal méditerranéen harmonieux entre toutes les communautés qui peuplaient l’Algérie, les historiens savent très bien qu’il n’existait pas entre les Français et les Algériens hormis l’aventure individuelle, qui fort heureusement, elle, a existé. On ne peut pas dire que tous s’aimaient et que tous étaient égaux. Des rapports étaient structurés par l’oppression coloniale, par des lois inégalitaires. J’en veux pour preuve le Code de l’indigénat qui soumettait les colonisés à un statut de sujet sans aucun droit citoyen ! C’est donc un mythe de dire qu’on était tous frères…

Précisons qu’au cœur de ces conflits de mémoire, l’islam a toujours été pour la France, dès la conquête en 1830, une épine dans ses valeurs y compris plus tard quand avec le principe de la laïcité elle clame la liberté de conscience. Aujourd’hui encore la deuxième religion de France, l’islam, est mal tolérée voire vilipendée, elle serait la source des maux de la société française pour ceux qui instrumentalisent l’islam en le confondant volontairement avec l’islamisme par la hantise du « grand remplacement » et leur racisme.

Le président Emmanuel Macron a multiplié les « gestes » et déclarations en faveur d’un rapprochement entre la France et l’Algérie. Comment avez-vous accueilli ces prises de position ? 

C’est une première. Le président Macron a des gestes significatifs qui se veulent réconciliateurs. Je les accueille avec bienveillance. Ils s’inscrivent dans les recommandations du rapport Stora remis le 20 janvier 2021 où l’historien a mené une réflexion sur la « réconciliation des peuples français et algérien. » La question coloniale est en train d’évoluer en France, tout comme en Occident. Mais c’est avant tout un problème français. 

D’autres raisons animent Macron, celles de l’élection présidentielle, et de la géopolitique.

La complexité des rapports franco-algériens recommande raisonnablement plus de sérénité. Il faut en finir avec les « passions douloureuses. »

Il est de cette génération qui ne porte pas le trauma de la guerre d’indépendance de l’Algérie. Macron s’autorise à aller de l’avant dans l’intérêt de la France en sauvegardant des liens avec l’Algérie pour trouver des solutions à la question du Sahel, à la stabilité migratoire, au terrorisme islamique.

Il avait déjà reconnu la responsabilité de l’État français dans l’assassinat en 1957 du mathématicien et militant communiste Maurice Audin. 

Plus récemment, la reconnaissance officielle pour l’avocat Ali Boumendjel qui a bien été « arrêté par l’armée française » et « torturé puis assassiné » le 23 mars 1957 au plus fort de la bataille d’Alger.  Des premiers pas appréciés en France comme en Algérie. Les gestes de reconnaissance unilatérale sans attendre une réciprocité algérienne permettent que la France avance dans l’écriture de son histoire. Cela étant, la non-reconnaissance du massacre d’État du 17 octobre 1961 montre les limites de ces avancées. Comme le dit l’historien Mohamed Harbi dénoncer  « des crimes inexcusables » y compris « ceux commis sous l’autorité de Papon » suppose d’impliquer les acteurs solidaires de ce crime (De Gaulle, Frey et Debré).

De même l’omission des victimes de l’OAS, organisation qui a été constituée dans l’Espagne franquiste. Là encore des historiens et l’association des défenseurs de la mémoire des victimes disent leur incompréhension. Le président Macron a perdu le sens profond de l’Histoire. On peut se demander si la distribution de bons points suffit à faire sens. La visée électoraliste est manifeste et des motivations diverses l’animent.

Il y a deux siècles bientôt un système colonial inique a structurellement provoqué toutes ces souffrances dans une Algérie qui fut une colonie de peuplement qui a généré plusieurs acteurs, dont les intérêts et les destins étaient antagonistes :

Il est donc essentiel de revenir à l’origine de ces souffrances. Libérer de l’enfermement chaque groupe social porteur de ses propres blessures pour créer une polyphonie assumée. Il faut cesser de nier les blessures des Algériens, accepter la défaite de la France, c’est-à-dire le processus historique de la décolonisation. « Mal nommer les choses, jugeait Camus, c’est ajouter au malheur du monde. Ne pas nommer les choses, c’est nier notre humanité. »

Qu’ont changé les 60 ans passés ?À la sortie de la guerre de l’indépendance de l’Algérie, un certain nombre de Français coopérants sont allés en Algérie pour soutenir les secteurs de l’économie, de l’éducation, de la médecine. 

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