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HAINE DE « L’ÊTRE » -LE SENTIMENT ANTI-CORSE

À la une   D’origine continentale, le sentiment anti-corse est un héritage de l’histoire des relations entre l’État monarchique français et l’État paoliste dès 1769. En effet, c’est parce qu’ils ont inventé avec Paoli dès le xviiie siècle un fonctionnement étatique moderne, et préconisé des alliances tactiques avec l’Angleterre, que les Corses seront haïs par la suite par tous les régimes politiques qui se succèderont en France : monarchies, empires, République, aussi bien par les gouvernants que par les gouvernés. Ils seront victimes d’une guerre essentiellement économique qui au départ prit la forme de mesures douanières empêchant tout développement de type industriel. Par Charles Marcellesi, médecin   L’ORIGINE DE LA HAINE ET SES MÉCANISMES Il existe quelques causes immuables à la xénophobie : Freud appelait la plus répandue le « narcissisme de la petite différence ». Le processus d’investissement de l’image de soi par l’énergie psychique, au moment où un enfant se reconnaît dans le miroir entre 6 et 18 mois, est une étape fondamentale du narcissisme ; lors de cette brève période, l’enfant réagit à l’image à peu près semblable à celle de son reflet appartenant à un autre enfant dont il n’est séparé que par une différence d’âge de moins de 2 mois et demi, en ressentant un vécu d’intrusion, ce qui le conduit à transitiver, c’est-à-dire à partager les situations, dans le jeu par exemple, en instituant une réversibilité des rôles. C’est lors du passage à la psychologie collective que naît le « narcissisme de la petite différence » : le lien d’amour qui réunit les membres d’une communauté se fait, dit Freud, au détriment d’une autre communauté « sur laquelle taper », en commençant par la railler (les histoires belges par exemple) et jusqu’à lui faire la guerre (comme en 1914-1918). Lorsque les Français continentaux raillent les Corses, ce sera par exemple pour moquer leur accent ou leur faire une réputation de paresse. Mais ce type de haine, le rejet narcissique, n’est pas le principal ; il en est un autre que Lacan appelle « haine de l’être ». Cette dernière vise les Corses parce que les premiers ils posent aux gouvernants français, soit à l’époque une monarchie absolutiste, un cas absolument nouveau, celui d’un homme, Pascal Paoli, qui fonde comme nécessité et surtout cause d’une alliance avec les forces vives de son peuple, la naissance d’une nation et d’une République en Corse ; cette révolution dépasse les contradictions de la philosophie des Lumières là où elle était aux prises avec le développement de la pensée scientifique cartésienne qui l’avait précédée, et qui se débarrassait sur Dieu de la question de la cause : Voltaire sera le correspondant de monarques absolutistes, au contraire de Rousseau, auteur d’une philosophie sociale mais aussi d’un projet de constitution de la Corse, et qui se fera un plaisir de souligner cette limite de la philosophie des Lumières en saluant la tentative paoliste de fonder un état moderne. La haine de l’être vise les créateurs et détenteurs de savoirs nouveaux, concernant ici la création d’un État, et qui a pu exister ailleurs sous sa forme la plus ancienne à l’égard de divinités dont le savoir parfait menaçait la jouissance des vivants (la « haine des hébreux pour Yahvé », dira Lacan), mais aussi à l’encontre de savants comme Copernic et sa théorie de l’héliocentrisme.   LE MOYEN DE LA HAINE : LE TARIF DOUANIER Lorsque la Corse fut intégrée de facto à la France en 1789, l’économie corse était restée essentiellement pastorale, gérée selon la philosophie physiocratique alors en cours au xviiie siècle, qui inspirera l’inventaire patrimonial rural du plan Terrier et le Code corse, mais sans laisser la possibilité de développer autour d’elle un artisanat proto-industriel et des fabriques. Toute possibilité d’industrialisation sera bloquée par le tarif douanier instauré par Napoléon avec le décret du 12 juillet 1808 puis maintenu et aggravé par les Bourbons (décembre 1815) et qui restera inchangé sous le Second Empire puis sous la République : l’entrée de marchandises importées en Corse était totalement exempte de droits de douane (sauf un temps pour l’Angleterre), par contre les exportations de produits corses étaient considérées comme étrangères et frappées lors de leur arrivée sur le continent des taux prohibitifs du tarif douanier général. Ceci créera délabrement et retard économique, et surtout une dépendance ; la Corse ratera l’étape du développement industriel, prélude à l’exode rural au xxe siècle : Clemenceau constate en 1908 « la misère et le dénuement » extrêmes sans équivalent dans toutes les autres régions de France. Le rapport Piobb (1909) et la Commission Delanney feront le même constat, et la loi modifiant le régime douanier et accordant une subvention annuelle à la Corse (vite interrompue) en juillet 1912 arrive alors qu’ailleurs la Révolution industrielle est terminée. Plus tard, le pouvoir central réussira l’exploit de détourner le Schéma d’Aménagement de la Corse de 1957 participant au rééquilibrage des régions européennes, pour indemniser avec des terres corses les colons d’Algérie. L’autonomie promise permettra-t-elle la maîtrise par les Corses de leur destin économique et social, nullement un octroi au regard de l’histoire ?          

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