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Constats et perspectives : Un débat sur la mafia qui brise les tabous

À la une   La montagne a-t-elle accouché d’une souris ? Certains peuvent le penser. Sans doute attendaient-ils trop de cette session extraordinaire de l’Assemblée de Corse sur les dérives mafieuses. Elle eut pourtant le mérite de briser un tabou permettant de conscientiser et d’officialiser un constat, et d’esquisser des pistes souvent diverses parfois antagonistes. Avec en toile de fond, les carences majeures de l’État régalien, dont la mission cardinale est depuis longtemps en jachère. Par Jean Poletti L’exercice était ardu. Non par crainte ou souci d’édulcoration. Mais par les limites des prérogatives des édiles dans la lutte contre le grand banditisme. Bannir l’amalgame, éviter les confusions. Chasser la stigmatisation. Clarifier les responsabilités. Voilà ce qui se dessina en filigrane lors des diverses interventions. Cela fut non seulement utile mais nécessaire pour contourner les voies de traverse. En effet, la vérité commande à dire et marteler que faire respecter l’État de droit est l’apanage du gouvernement et de ses bras séculiers que sont la police et la justice. Sans verser dans la philippique, soulignons en incidence que ces deux instances déclinèrent l’invitation d’une participation. Sans doute avaient-ils leurs raisons. Nul n’en disconvient. Mais au sein de la population tout indique que cette absence suscita à tout le moins l’étonnement. Par ailleurs, qui aurait pu décemment croire que quelques heures suffiraient à annihiler une problématique, si prégnante dans notre société. Et faire obstacle à ce milieu qui gangrène la société insulaire ? Propos parfois trop généralistes ? Sans doute. Digressions transcendant quelquefois le sujet ? Vraisemblablement. Mais là n’est sans doute pas l’essentiel. Et si des divergences apparurent sur les plausibles remèdes, le panel des causes rencontra une large approbation. Elle est marquée du sceau du bon sens et met à l’index l’approche étatique, qui s’enracine dans le passé et perdure de nos jours, à maints égards, aujourd’hui, comme si les fâcheuses habitudes rechignaient à être brisées.   La faute originelle Il est trop facile en effet d’isoler la présence de cette pieuvre malfaisante sans diagnostiquer les causes de son inquiétant développement. D’aucuns le dirent sans ambages. Car sauf à adhérer à la théorie de la génération spontanée, force est d’admettre que bandes et gangs proliférèrent sur le terreau d’une erreur majeure de Paris. C’était l’époque où la chasse au nationaliste occupait quasi- exclusivement magistrats et policiers. Laissant ainsi la bride sur le coup aux malfrats de tout poil, pouvant croître et prospérer en toute impunité ou presque. Quand certains ne jouaient pas, ici aussi, les supplétifs. Vous avez dit Service d’Action Civique ? Même si ces équipes ne furent pas mentionnées, chacun pensait notamment à la redoutable Brise de mer, le parrain Jean-Gé Colonna de la bande dite des bergers de Venzolasca. Et accessoirement celle du Petit Bar à l’époque balbutiante. Pourtant la vérité commande a dire qu’en cette période nous vîmes un préfet délégué à la sécurité faire ripaille dans une auberge rurale en compagne d’individus en cavale. C’était aussi le temps où le procureur général de Bastia adressait une note aux parquets leur signifiant que dans certaines affaires, il fallait agir avec circonspection ! Tandis que l’un des plus hauts responsables de la PJ affirmait depuis la capitale que la Brise de mer n’existait pas. Un propos repris malicieusement par un des barons, Francis Mariani en l’occurrence, qui lors d’un procès asséna la Brise d’un : « c’est de la pipette ». Dès lors pourquoi dans l’hémicycle ces pudeurs de gazelle s’agissant de faits patents, unanimement connus, dont ces équipes furent les principales incarnations ?   Un souffle dissident De même, il serait grand temps que cesse cette querelle sémantique tentant de différencier mafia, dérive mafieuse, grand banditisme et autres appellations de veine similaire. Là aussi, il conviendrait de parler d’une seule voix. D’autant que les effets néfastes des auteurs de ces exactions se moquent, comme d’une guigne, du nom qui leur est attribué. En contrepoint, droite et nationalistes affichèrent leur divergence sur une motion commune. La première souhaitant inclure au chapitre des causes la violence dite politique les seconds opposant leur veto. Et plus globalement Jean-Martin Mondoloni, au nom de U Soffiu novu de marteler : « Il y a dans cet hémicycle des gens qui ont légitimé la violence, des gens qui ont renoncé et des gens qui n’y ont jamais adhéré. » Tollé sur les bancs nationalistes qui firent taire leurs scissions pour rétorquer à l’édile de droite un argumentaire opérant une claire distinction entre prévarications et climat de terreur instauré par la voyoucratie et une lutte d’émancipation. Positions figées et irréconciliables ? Sans verser dans le jugement de valeur, et si l’on daigne ne pas s’arrêter à l’écume des choses, cet antagonisme s’inscrit aussi dans les diverses facettes qui alimentent les points de vue. L’évocation d’un tel sujet pouvait-elle engendrer une tonalité monocorde ? Uniforme et démunie d’aspérités ? Non pour ceux dont le débat devait conserver une pluralité. Superfétatoire et incongru pour certains qui crièrent à la confusion des genres, et l’assimilation de pratiques de nature et d’essence sans aucune parenté. Nous étions à cet instant dans des considérations qui pouvaient apparaître comme un réel clivage, nourrissant de scepticisme qui irrigue l’opinion publique. Et peut se traduire par une lapidaire interrogation : « Un débat inutile ? »   Macabre litanie Là aussi, il convenait sans doute de ne pas se limiter au jugement sommaire et aux propos de café du commerce. Au risque d’insister, poser l’équation dans toutes ses dimensions n’est pas vue de l’esprit. Car dans cette séquence faite d’aspérités, l’Assemblée actait néanmoins qu’une île était gangrénée par des malfrats, dont la main- mise peut se résumer en quelques rappels sanglants. Des maires assassinés, un président de chambre de commerce, du Parc régional, un bâtonnier, un haut fonctionnaire départemental. La liste de « cadavres exquis », pour reprendre une formulation liée aux homicides de Cosa Nostra, n’est pas exhaustive. Mais le taux d’élucidation dans tous ces cas emblématiques est d’une totale vacuité. Ce qui n’a pas été flétri lors de cette session, étrange oubli, c’est l’antienne de l’omerta, paravent aisé et exutoire convenu à toutes ces enquêtes trop souvent classées sans suite. Voilà qui éclaire si besoin la nécessaire distinction entre l’essentiel et l’accessoire. Car circonvolutions sémantiques et énumération de bonnes intentions ne doivent pas occulter que ce sont actuellement les ministres concernés, Darmanin et Dupond-Moretti, qui détiennent les principales clés d’une authentique solution. Sous l’égide bien évidemment d’une volonté affichée du côté de l’Élysée. Le doute s’insinue. Il est étayé par des faits probants. Ainsi, par exemple quand le député Paul-André Colombani questionna, au palais Bourbon, le gouvernement sur la dérive mafieuse dans l’île, la réponse de Christophe Castaner fut surréaliste. Pour l’hôte de la place Beauvau, tout allait se normaliser grâce à l’octroi d’une nouvelle tranche du Programme exceptionnel d’investissement. Face à telles inepties une voix semblait susurrer « parle plus bas car on pourrait bien nous entendre », chanson qui accompagnait le film Le Parrain.(…) La suite de cet article est à retrouver dans Paroles de Corse #116 dec/janvier en vente ici  

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