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De la Corse à la Constitution 

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Un engagement éclairé pour l’autonomie régionale

Professeure agrégée de droit public et constitutionnaliste reconnue, c’est avec un engagement éclairé que Wanda Mastor a embrassé la cause de l’autonomie régionale. Mêlant son expertise juridique et son attachement profond à sa terre natale, la juriste s’est impliquée avec ferveur auprès de l’exécutifinsulaire pour poser les bases d’un texte capable de faire entrer la Corse dans la Constitution.

Portrait

Par Karine Casalta 

Photographe Éric Battistelli

Saluée comme l’une des meilleures spécialistes françaises des questions de constitutionnalité, son expertise lui a en effet valu d’attirer l’attention des acteurs de l’institution insulaire pour travailler sur ce sujet politique hautement sensible. Son analyse méthodique des fondements juridiques pouvant permettre d’inscrire la Corse dans le processus d’autonomie, combinée à la volonté de trouver un équilibre entre les aspirations légitimes d’une grande partie des Corses et les obligations constitutionnelles font d’elle une véritable architecte d’un changement auquel elle aspire elle-même personnellement.

Un attachement profond à ses racines

Née à Ajaccio d’un père ajaccien et d’une mère bonifacienne, l’universitaire qui a quitté l’île à l’âge de 20 ans pour construire sa vie et sa carrière à Toulouse, est toujours demeurée fortement attachée à la Corse. Issue d’un milieu simple, Wanda Mastor a ainsi grandi à Ajaccio, dans le quartier populaire de Saint-Jean, au sein d’une famille largement ouverte sur la culture, le monde des arts et de la musique du côté de sa mère, et des lettres du côté de son père, enseignant à la chambre des métiers, féru d’histoire et de littérature et auteur de plusieurs romans historiques. Élève studieuse et douée, passionnée de danse et de musique, la petite Wanda se rêve alors un avenir

d’archéologue ou d’écrivaine. Envisageant par la suite une carrière dans le domaine des arts pour devenir conservatrice de musée, elle s’inscrit après son bac, décroché avec l’une des rares mentions très bien de l’époque, en hypokhâgne à Bastia. Un cursus qui lui vaudra, dit-elle, une des plus belles années de sa jeunesse, en raison de son goût pour les matières étudiées et la qualité et l’engagement de ses professeurs. Cependant l’obligation de poursuivre ses études sur le continent, car khâgne n’existe pas à Bastia, elle décide finalement de s’inscrire en droit à la faculté d’Aix-en-Provence. Un choix qui s’avérera déterminant pour la suite de sa vie. «Il faut dire que ça n’a pas été facile pour moi. Je me retrouvais loin de chez moi, en première année, avec des gens que je trouvais immatures, qui pour beaucoup ne savaient pas pourquoi ils étaient là. Et je n’aimais pas vraiment le droit que je trouvais “une matière asséchée” au vu de la richesse de mon année d’hypokhâgne. Mais je voulais réussir, par fierté et au risque aussi de perdre ma bourse, alors je travaillais beaucoup. »

Une persévérance inflexible

Car tient-elle à souligner: «J’ai fait toutes mes études en tant que boursière. Je n’ai jamais passé une année sans financement, que ce soit la dotation accordée par José Rossi président du Conseil général de l’époque après ma mention très bien au bac, que mes trois années d’études suivantes en tant que boursière, puis ma bourse au mérite ensuite en maîtrise, et l’allocation accordée en DEA d’où je suis sortie major, qui m’a permis de financer ma thèse ; J’ai toujours travaillé plus que les autres, c’est la grande fierté de ma vie. Je vénère la valeur du travail ! » Ainsi son sens du devoir, son goût du travail et la passion des études font qu’elle s’accroche et se prend de passion pour le droit pénal, pensant se spécialiser pour devenir avocate. Mais une rencontre amoureuse avec un futur agrégé de droit public va la conduire à le suivre dans cette branche du droit. «Là, la rencontre s’est faite avec mon maître Louis Favoreu – spécialiste du droit public et doyen de la faculté – dont la vie décidera qu’il deviendra mon beau-père. C’est lui qui fera naître ma passion folle pour le droit constitutionnel comparé en me sollicitant pour travailler sur le statut de l’embryon dans cinq pays européens et aux États-Unis!» Sa thèse soutenue en 2000 à Aix en Provence, Wanda est alors recrutée par l’Université de Toulouse où elle a construit jusqu’ici toute sa carrière et, maman de deux filles qui ont aujourd’hui pris leur envol, elle a basé son ancrage familial, sans jamais toutefois cesser de rêver de travailler en Corse. Un rêve désormais réalisé puisque mise à disposition de l’Université de Corse depuis septembre 2023, où elle assure depuis cette date la direction des études « Droit des collectivités territoriales », c’est avec une émotion palpable qu’elle a appris récemment sa nomination officielle à l’université de Corte. Une nouvelle étape qui marque pour elle un véritable retour aux sources et un réel changement de vie. « Je vais arrêter les missions à l’étranger.Désormais je veux tout donner à Corte. A mes étudiants, mes collègues. L’université de Corse est une pépite !

Des compétences reconnues pour poser les bases d’un projet d’autonomie pour la Corse

Travailleuse acharnée ses nombreuses publications l’ont ainsi conduit à se pencher au cours de son parcours sur de multiples problématiques liés au droit public, et exercer plusieurs missions pour diverses institutions. Ella a notamment travaillé pour le Conseil constitutionnel, qui lui a permis de rencontrer tous les présidents de la cinquième République encore en vie, ou encore à la commission Jospin pour la rénovation et la déontologie de la vie publique.  En 2013, sa participation à la rédaction du rapport sur l’évolution institutionnelle de la Corse dirigé par Guy Carcassonne à la demande de Paul Giacobbi, lui vaudra ainsi d’être repérée et sollicitée par la présidence de l’Assemblée de Corse pour réaliser un rapport sur le projet d’autonomie. « J’ai travaillé étroitement avec Jean-Guy Talamoni et son cabinet. « C’était un pur bonheur. Et progressivement, J’ai commencé à échanger avec Gilles Simeoni et de nombreux élus de tout bord. C’était une belle époque où tout le monde se parlait ! Même si malheureusement le projet de loi constitutionnelle n’a pas vu le jour » Puis c’est avec Gilles Simeoni, qu’elle reviendra travailler sur ce sujet après l’élection de ce dernier. « Je rends hommage aux trois de m’avoir donné carte blanche au-delà de toute idéologie personnelle, car mes idéaux ne regardent personnes. Je crois à l’autonomie des régions « scientifiquement ». Au fil de ma carrière j’ai créé quatorze doubles diplômes à l’international, chacun dans des états régionaux ou fédéraux, et donc souvent fait cours dans des universités d’états autonomes. Cela m’a permis notamment d’en éprouver les limites et les avantages. »

Une expérience qui conforte de fait son point de vue sur la légitimité d’un statut particulier pour la Corse et la nécessité de voir son autonomie législative, dans au moins les domaines fiscal, foncier, linguistique inscrite dans la Constitution. 

Une analyse juridique rigoureuse 

« Déjà, dans l’ordre des choses, la première raison importante et du ressort du symbole, est que le mot Corse ne figure pas dans la Constitution, alors que l’ile de Clipperton, un simple atoll sans habitants y figure, c’est insultant. Alors même que la Corse est l’une des deux collectivités avec la métropole de Lyon à statut particulier dans république française. Deuxièmement, au-delà du symbole, dans un pays où le Rassemblement National est en tête des sondages pour les élections européennes, on peut craindre que demain, si un tel parti arrive au pouvoir, la Corse perde beaucoup de ses spécificités de collectivité à statut unique et particulier. Devant ce risque potentiel, il vaut donc mieux sanctuariser les choses. Et il est beaucoup plus facile de changer une loi que de changer la constitution. Sans même parler d’autonomie, la Corse dans la constitution permettrait donc protéger notre spécificité institutionnelle ». Et la juriste d’argumenter : « Au deuxième niveau, concernant l’autonomie, l’autonomie de la Corse ne peut pas être consacrée par une simple loi, elle ne peut l’être qu’au niveau constitutionnel. Il est vrai que ce projet d’autonomie fait peur à beaucoup, que ce soit sur le continent ou en Corse. Les continentaux craignent l’effet contagion. Beaucoup pensent que c’est ouvrir une boite de Pandore ! J’ai été auditionné quatre fois sur le sujet par les sénateurs : quid d’autres régions comme le pays basque, de la Bretagne, etc…Mais on peut balayer cet argument, car à ce jour, seuls les électeurs corses ont voté pour l’autonomie en élisant des politiques qui avaient placé ce thème au cœur de leur projet ; Par ailleurs, ces régions ne sont pas des iles. Or, une des raisons de donner plus de pouvoir à la collectivité de Corse, pour qu’elle puisse subvenir le mieux aux besoins qui collent à sa particularité, vient du fait insulaire. C’est vrai dans tous les domaines : économique, foncier, linguistique, etc… Enfin, troisième argument, contrairement aux autres collectivités, nous avons quarante ans de spécificités institutionnelles, sans compter la lutte nationaliste, que je ne prends volontairement pas en compte, pour ne considérer en tant que juriste que les dispositions juridiques. Et sur ce plan, pour moi il n’y a pas d’incompatibilité avec l’indivision de la république. Ce n’est qu’un mode de gouvernance fortement décentralisé. Bien sûr l’autonomie peut être un marche pied vers l’indépendance, il ne faut pas le nier, mais la route est longue ! Et dans tous les cas, il reviendrait alors aux corses de le décider par voie référendaire ! » 

Entre dévouement professionnel et passions artistiques

Et si c’est bien avec une expertise toute scientifique qu’elle s’attache à défendre ce projet d’autonomie qui lui tient à cœur, Wanda Mastor reste tout autant animée d’une fibre artistique qu’elle porte en elle depuis toujours. Passionnée de danse, de poésie et de photographie, elle entretien sa passion pour les arts en famille. Avec l’épouse de son père, notamment, dont elle est très proche, une grande amatrice de photographie, et sa plus grande fille qui excelle dans ce domaine. Mais c’est l’écriture, qui reste, dit-elle, sa passion première. En cours d’écriture d’un « dictionnaire de la Corse constitutionnelle » pour les éditions Albiana qu’elle devrait terminer prochainement, le grand rêve de sa vie serait de publier un roman. « Après le tourbillon d’un parcours fulgurant qui m’a parfois attiré vers les paillettes, j’ai désormais cette envie d’un retour vers l’intime, un besoin de  plus d’authenticité. La Corse m’a manqué toute ma vie, mon seul objectif maintenant est d’être heureuse de choses simples chez moi entre Ajaccio et Corte! » 

» C’est ainsi qu’entre dévouement professionnel passions artistiques, Wanda Mastor aspire désormais à un retour à l’essentiel tout en continuant à influencer les grands débats qui façonnent l’avenir de sa terre.

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