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LA SÉPARATION DES POUVOIRS CONSISTE D’ABORD ET AVANT TOUT EN CELLE DU POUVOIR LÉGISLATIF QUI FAIT LES LOIS ET DU POUVOIR EXÉCUTIF QUI GOUVERNE SELON CES LOIS. LA SOUVERAINETÉ APPARTIENT À CE QUI EST DIRECTEMENT OU INDIRECTEMENT

L’ORIGINE DES LOIS.

Par Michel Barat,
ancien recteur de l’Académie de Corse

En démocratie, la souveraineté appartient au peuple d’une manière rarement directe mais le plus souvent représentative par l’intermédiaire d’une ou plusieurs assemblées issues du peuple. De plus dans une vraie démocratie l’exécutif n’a pas l’exercice de la justice qui appartient à une institution indépendante pour la rendre et dire le droit. En France, l’institution judiciaire n’est pas constitutionnellement un pouvoir mais une autorité, car elle n’est pas à l’origine des lois et ses décisions et verdicts sont mis en œuvre non pas par elle-même mais par l’exécutif. Cette autorité est indirecte et représentative car elle rend la justice non pas en son nom mais au nom du peuple français qui a la souveraineté des lois votées par les assemblées qui le représentent. C’est le sens de la formule, «au nom du peuple français» qui précède toute décision judiciaire. C’est là que toute la difficulté de l’exercice de la justice consiste, car ses décisions sont prises non pas pour convenir aux conceptions morales ou philosophiques de chaque citoyen réel mais à la volonté générale abstraite, celle du peuple comme totalité idéale des citoyens. L’exercice de la justice est donc un exercice idéal qui a des conséquences dans le réel, conséquences souvent graves et parfois terribles. En un sens, on peut aller jusqu’à dire que la justice est une fiction aux effets réels. Si tout membre du pouvoir exécutif doit s’interdire de commenter une décision de justice au nom de l’indépendance du pouvoir judiciaire, il serait contradictoire de l’interdire à quelque membre du peuple au nom duquel elle est rendue.

VIOLENCE FAITE AU RÉEL

C’est bien au nom du peuple qu’elle est rendue par des magistrats ou par un mixte de juges professionnels et d’un jury populaire comme aux Assises et non par le peuple lui-même : il s’agit d’éviter un populisme judiciaire ou le peuple qui peut se dégrader en foule aux humeurs versatiles et bien souvent violentes confond justice et vengeance. Dans l’affaire de l’assassinat du préfet Érignac, la peine ayant été prononcée et exécutée en grande partie, la décision de refuser le rapprochement des coupables est bien plus une décision de vengeance populiste qu’un acte de justice. Avoir cédé dans ce cas à la vengeance et au populisme a entraîné de fait une injustice donc un grand désordre. L’idéal de la justice, qui est fiction, provoque ainsi un désordre et une injustice bien réels La difficulté de l’exercice de la justice peut être effrayante car il s’agit d’intervenir dans la réalité sociale au nom de la fiction idéale du droit. C’est pour cette raison qu’en matière de justice pénale les décisions se prennent non seulement en droit mais en droit, en équité et en opportunité. L’idéal du droit qui a toute la dignité d’un idéal peut, en effet, se muter en violence faite au réel. Tel est le sens de cette fort étrange formule de Goethe qui affirme préférer «une injustice à un désordre » : une injustice grave pourrait, bien facilement, créer un désordre encore plus grave. L’exercice de la justice, contrairement à la rigueur d’un Kant, n’est pas un acte de raison pure mais un acte simplement raisonnable.

L’IDÉAL DU DROIT

Si la justice est bien de l’ordre de la raison pure à la limite de la fiction, son exercice ne peut qu’être raisonnable. Il faudrait même avancer que pour la réalité, il n’y a pas d’acte de justice mais que des actes politiques. La magistrature en a tellement conscience qu’elle souhaite bien trop souvent ne pas se contenter d’être une autorité pour s’ériger en pouvoir voire en pouvoir supérieur à l’exécutif, ce qui d’une manière inversée mettrait fin à l’équilibre des pouvoirs et à leur séparation. Si dans le réel tout jugement est politique, abandonner la fiction de l’idéal du droit conduirait à la barbarie de l’horreur judiciaire et transformerait la magistrature en clergé d’une religion terrible.

Par Anne-Catherine Mendez

Aujourd’hui, elle écoute le corps à travers les pieds et par eux, dirige toujours sa pratique de manière adaptée à chacun pour soulager les tensions, diminuer le stress, éliminer les maux de têtes, agir sur le sommeil, atténuer certaines blessures, apporter de l’énergie aux organes fatigués et bien d’autres effets qui parfois la surprennent encore. Mais le parcours d’Elisabeth Colonna, la trentaine, jeune femme au sourire éclatant, n’est pas un long fleuve tranquille et le bien-être n’est pas sa première orientation professionnelle. C’est après une période de remise en question qu’elle décide de s’orienter vers une autre voie qui lui correspond réellement. Elle souhaite, par le biais de ce qu’elle a vécu dans sa vie personnelle, pouvoir apporter aux autres un moyen de se sentir mieux, se détendre, se recentrer sur soi, retrouver un meilleur équilibre de vie. Cela s’est concrétisé par l’apprentissage et la mise en pratique des techniques de bien-être qu’elle utilise aujourd’hui.

À la rencontre d’une thérapeute aussi douce que le métier qu’elle pratique

Quel est donc votre parcours ?

Je suis titulaire d’un baccalauréat en économie, puis d’un BTS assistant de gestion PME/PMI. J’ai travaillé environ 4 ans dans des entreprises du secteur privé. En 2017, j’ai eu l’opportunité d’intégrer le RSI, (la caisse de sécurité sociale des indépendants). Cette entité a ensuite fusionné avec l’Urssaf, et je me suis retrouvée dans de nouvelles fonctions et un nouvel employeur. En 2020, j’ai fait ce qu’on appelle communément un « burn out ». 

Ce n’était pas la première fois que je me trouvais en situation d’extrême fragilité. Six mois avant de passer mon baccalauréat, j’ai développé une agoraphobie. Je faisais des crises d’angoisse, j’ai développé également des symptômes d’anorexie mentale. Pendant environ quatre mois, j’ai vécu une période très difficile. J’étais une très bonne élève, personne ne comprenait la souffrance dans laquelle je me trouvais. Grâce à l’accompagnement sans faille de ma maman et au sport, j’ai pu me présenter aux épreuves. Je me suis inscrite en droit, à la fac, et très vite j’ai arrêté cette formation pour rester à Ajaccio auprès de mon grand-père malade et suivre un BTS en alternance. 

Quel fut l’élément déclencheur de votre reconversion professionnelle ?

Fin 2020, début 2021, j’ai décidé d’arrêter définitivement mon activité d’assistante de direction. Je n’étais pas dans un environnement favorable à mon épanouissement professionnel. J’avais de nouveau de grosses crises d’angoisse, je perdais le sommeil. Je me suis inscrite sur une plateforme en ligne, Agora Académie, je voulais personnellement comprendre ce qui m’arrivait, comprendre les mécanismes de gestion du stress et chercher à améliorer mes troubles du sommeil et mes crises d’angoisse. J’étais devenue mon propre cobaye. Suivre cette formation, et surtout mesurer les impacts du stress sur les problèmes de santé qui se manifestent, a été l’élément déclencheur pour m’orienter vers la réflexologie. Ce fut un déclic !

Je me suis inscrite auprès du centre Amanaé Formation qui venait de se créer à Ajaccio, pour me former à titre professionnel. En décembre 2021, j’ouvrais mon propre cabinet. Je suis aujourd’hui praticienne réflexologue et coach en gestion du stress. 

Quel est le rôle de la réflexologie ? 

La réflexologie, qu’elle soit plantaire (exercée sur les pieds) ou palmaire (exercée sur les mains), est une pratique très ancienne reposant sur l’équilibre du corps. Les pieds ou les mains sont le miroir exact de notre corps, ils sont le miroir de nos fonctions vitales. En exerçant une pression avec les doigts sur une zone précise, la réflexologie permet d’agir sur l’ensemble de nos organes, glandes ou parties du corps. La réflexologie n’est pas un massage, elle permet de soulager un trouble. C’est une technique qui peut apporter du bien-être à tout un chacun et à tout âge pour soulager les douleurs, libérer des tensions et du stress, se détendre et prévenir certains maux. C’est ce qu’on appelle une médecine douce, alternative qui évite souvent de passer par des traitements médicamenteux. 

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans votre activité ?

Sans hésiter, c’est la relation aux autres qui m’importe et m’apporte le plus, être en capacité à mon niveau, d’aider les personnes qui me sollicitent. Et puis les retours après les séances, très positifs à ce jour, m’encouragent à continuer cette activité encore récente pour moi et me confortent dans mon choix de réorientation professionnelle. Cet aspect d’échanges et de rencontres va d’ailleurs au-delà des séances que je dispense : je recherche également à créer des liens avec d’autres professionnels du secteur du bien-être. Il est toujours plus intéressant et plus fructueux de réfléchir et d’agir ensemble, je suis convaincue des plus-values de l’action collective et de la synergie des métiers. 

Est-ce que l’insularité est un terrain favorable aux types de pathologies que vous rencontrez ? 

Je pense que l’île favorise certaines situations. Le climat anxiogène est très visible dans la région aussi bien au niveau professionnel que personnel. La proximité, le poids de la famille peut avoir des effets très néfastes, en particulier sur les jeunes couples avec enfants ou sur les familles monoparentales. Pour ma part, c’est également suite à des relations familiales paternelles très difficiles que je me suis engagée dans cette voie. C’est de ces épreuves que j’ai trouvé la force de rebondir. 

De quoi êtes-vous fière, vos regrets ? 

Je suis fière d’avoir pu passer le cap de quitter une situation d’emploi dite confortable pour me lancer dans l’aventure de l’entreprenariat et du bien-être. C’est une expérience personnelle des plus enrichissantes et aujourd’hui je suis en accord avec moi-même. Je regrette de ne pas avoir pris cette décision plus tôt, j’ai été guidée toute ma vie par le stress, je suis tombée malade, j’ai perdu du temps. 

Votre devise ?Qui domine les autres est fort, qui se domine es

FORSE CHÌ CERTI CREDIANU CH’ELLU ERA SMARITU STU SAPÈ FÀ ANTICU, CHÌ CÙ E TENNULUGIE NOVE ERA BELLU LUNTANU U TEMPU INDUV’ELLU SI VISTICAVA L’ACQUA CÙ L’AIUTU D’UN SURGENTAGHJU. CÉCILE JOLIN, 47 ANNI, CAMPA IND’U PAESE DI SORIU (NEBBIU). U SENSU DI A SPARTERA È DI A TRAMANDERA IN CORE, CI FACE SCOPRE U SO ARTE, LASCENDU SI PURTÀ DA E SO « BACHETTE » È DA UNA PASSIONE TAMANTA…

Propos recueillis par Petru Altiani

Cécile Jolin, quel a été votre parcours jusqu’à ce jour pour exercer la profession de géobiologue ?

J’ai suivi des études universitaires en biologie et écologie, ma première profession est ornithologue, activité que j’exerce toujours. En 2007, par curiosité, j’ai commencé la formation de géobiologue de l’habitat sur le continent. Je réalise des diagnostics en géobiologie pour quelques foyers chaque année. C’est une activité peu connue.

Vous êtes membre de la Confédération nationale de la géobiologie, comment s’articule votre travail avec cet organisme ?

Le fondateur de la Confédération nationale de géobiologie fut mon enseignant principal en géobiologie, ce fut naturel pour moi d’y adhérer. Le métier étant peu connu et reconnu, une mutualisation de nos savoirs et démarches s’avère nécessaire.

Était-ce important pour vous d’installer votre activité en milieu rural ?

J’habite dans le Nebbiu depuis 20 ans. J’ai emménagé à Soriu en 2018, la mise en place de mon verger et jardin est primordiale pour moi, ainsi que la proximité de sentiers de randonnée sur le massif de Tenda, riche en sources. Vivre en milieu rural, loin de l’agitation urbaine me ressource, et je peux aussi développer mon ressenti face aux énergies telluriques.

Comment avez-vous été amenée à pratiquer la sourcellerie ?

J’ai découvert par hasard, quelqu’un m’a fait essayer les baguettes en saule cueillies sur place en 2001, sur ma terre natale en Normandie. Je n’ai pas plus poussé l’expérience jusqu’à la rencontre d’une personne, ici, qui avait nettement plus de savoir dans la détection des courants telluriques. Et c’est la formation de géobiologie qui m’a réellement ouverte à ce monde invisible, moi qui étais très cartésienne. La sourcellerie est la base de la géobiologie.

Peut-on parler d’un don ?

Tout le monde peut détecter les veines d’eau souterraines avec les baguettes de sourcier. Il suffit d’avoir la curiosité d’apprendre quelque chose de nouveau ; et qui peut bousculer beaucoup de croyances. Ensuite chacun peut approfondir et développer son propre ressenti. Le seul don à avoir est d’être vivant, car la vie est une circulation d’énergie, comme l’eau dans une rivière.

Comment cela fonctionne-t-il ? Les baguettes de sourcier sont-elles toujours de rigueur de nos jours ?

Les baguettes sont comme un prolongement de notre corps. Elles signalent visuellement ce que l’on ressent de façon très subtile. En s’entraînant, il est possible de ressentir dans le corps l’effet que le courant de l’eau souterraine provoque. Il existe des sondes qui peuvent détecter l’eau, ou plutôt les ruptures de continuité dans le sol, mais cela demande du matériel et un savoir-faire. Alors que les baguettes de sourcier, il suffit soit de les cueillir soit de les fabriquer avec un fil de cuivre ou de laiton, et c’est accessible à tout à chacun.

Quel regard portez-vous sur ce « pouvoir ancestral » ?

Beaucoup de sourciers ont disparu, il existe encore la mémoire de quelques sourciers dans les villages. C’est un savoir qui se perd avec la vie citadine. Hors ce savoir ancestral et les sourciers ont façonné la géographie de nos villages puisque l’eau est vitale.

Il vous arrive de proposer des stages de sourcellerie. Comment se déroulent-ils ?

La transmission de la sourcellerie est importante pour moi car elle permet aux participants à la fois d’apprendre une technique simple, mais aussi de se relier à la terre, à son corps. Je propose des ateliers qui durent environ 3 heures, en petit groupe. Chacun apprend à détecter les veines d’eau avec les différentes baguettes – en olivier, en laiton de deux formes différentes – ou le pendule. Nous sommes tous différents et certains participants arrivent à détecter l’eau avec un seul outil, d’autres y arrivent avec plusieurs. Bien sûr, souvent les personnes sont plus attirées par les baguettes en bois – en olivier ou en noisetier – car c’est « plus » authentique, mais les baguettes en laiton sont nettement plus sensibles, et en général, tout le monde y arrive avec.

Vous arrive-t-il également de mettre votre savoir-faire au service des professionnels, ou des particuliers, pour des forages ou autres travaux spécifiques en rapport avec l’eau ?

Je ne travaille pas avec une entreprise de forage car la plupart des foreurs ont leur sourcier. Les personnes qui font appel à moi sont celles qui cherchent à savoir s’il y a de l’eau, si leur projet d’autonomie en eau peut être viable, ou bien à avoir un avis supplémentaire par rapport au foreur. Récemment, une commune m’a fait intervenir pour savoir d’où venaient les sources captées et pourquoi leur débit faiblissait. Les autres cas sont plus complets, et c’est soit pour rééquilibrer les énergies d’une maison, soit pour savoir où est le meilleur endroit du terrain pour implanter la maison ; ce que faisaient souvent les sourciers autrefois.

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Une île à la dérive. Entre mer calme et tempêtes, elle semble privée d’une boussole. Et soumise aux changements de caps qu’imposent au gré des alternances l’Élysée et les ministères. Au fil du temps, les visions étatiques différentes s’entrechoquent. Suscitant ici depuis longtemps l’incompréhension en toile de fond. Et ouvrant parfois la porte à la violence radicale. 

Par Jean Poletti

Cette fois l’embrasement, initié par les étudiants et lycéens, se propagea sur le terreau de la sauvage agression à l’ombre d’une prison. Il focalisa l’opinion publique sur l’intransigeance d’airain d’un pouvoir. Au mépris des élémentaires préceptes qui allient l’esprit et la lettre de la loi. Ce drame humain interpella et interrogea en conscience le citoyen. Mystérieux dans son déroulement et renvoyant à une silencieuse vengeance d’État, il allie responsabilités flagrantes et culpabilités diffuses. 

Au-delà du factuel est incidemment posée la stratégie étatique. Mise à part la période socialiste, elle alterne soubresauts et orientations d’extrêmes amplitudes. Dans une trilogie alternant la compréhension, l’ignorance et le dédain, la Corse semble sacrifiée sur l’autel des alternances politiques. Ce qui devint dans l’inconscient collectif l’affaire d’Aleria constitua à l’évidence la pierre angulaire d’une revendication qui transcenda les lisières viticoles pour devenir éminemment politique. Le regard insulaire envers Paris évolua singulièrement, transformant le scandale de la vinasse en interrogations sociétales sur la réalité et les perspectives d’une région. 

La réponse, cinglante et réductrice de Giscard, tomba tel un couperet. « Il n’y a pas de problème corse, il y a des problèmes en Corse. » Et Poniatowski fit donner la garde contre ces mutins issus, selon lui, d’une population qui possédait un chromosome supplémentaire : celui du crime ! Le propos de ce ministre de l’Intérieur, teinté de racisme, dénotait en corollaire une certaine perception d’habitants, au mieux qualifiés de bons sauvages. 

La contestation eut écho favorable chez les étudiants corses. Ceux de Nice théorisèrent et conceptualisèrent en grande partie les doléances disparates. Certains furent même fondateurs et responsables du FLNC. Les bombes et autres nuits bleues accentuèrent alors une dialectique forgée dans le droit des peuples et la résurgence d’une histoire particulière trop longtemps mise sous le boisseau. Un engagement violent parfois synonyme de comparutions devant la Cour de sûreté, prononçant de lourdes peines d’emprisonnement. 

La rose et ses épines 

L’avènement de l’ère Mitterrand aurait pu être baptisée « le changement, c’est maintenant. » Amnistie des détenus. Deux statuts particuliers. Et en toile de fond, un authentique espace de dialogue fondé sur la reconnaissance d’un particularisme. Osons rappeler que ces avancées se couvrirent davantage d’épines que de roses. Nombreux furent à droite, dans les rangs communistes et radicaux de gauche, à s’unir dans un front du refus. Certains évoquant un toboggan vers l’indépendance, d’autres une atteinte à l’unité de la République. Defferre qualifié de cheval de Troie des séparatistes. Pierre Joxe traité de séditieux. Et l’université de Corse, qui reçut ses lettres de noblesse, assimilée à un chapeau noir posé sur le centre de l’île. Tel était le climat, encore alourdi par le positionnement de la mouvance clandestine martelant dans un communiqué qu’il n’y aurait jamais de troisième voie. 

D’ailleurs, l’installation de la première assemblée régionale fut précédée la veille par un chapelet d’explosions nocturnes. Ce qui permit au quotidien Libération ce titre passé à la postérité : « Prosper, Yop la boum ! » Cela renvoyait au prénom du président Alfonsi. Anecdote éloquente, cet homme affable et discret mâtiné de radicalisme occupa son fauteuil de président grâce à une scission des libéraux. José Rossi, déjà favorable à la réforme, joua les empêcheurs de tourner en rond. Candidat aux trois tours du scrutin, il fit barrage au succès de Jean-Paul de Rocca Serra. Et ce malgré les appels pressants de Jacques Chirac pour tenter de briser cette dissidence. 

Voilà sans doute ce qui constitua le point de départ d’une fracture de la droite insulaire, qui s’amplifia au gré des scrutins, jusqu’à conférer à José Rossi le titre de rapporteur du projet Joxe à l’Assemblée nationale. Il entraîna notamment dans son sillage le député de Balagne Paul Patriarche ou de Marc Marcangeli, qui fut maire d’Ajaccio, au grand dam de son oncle Charles Ornano et des bonapartistes.

De Tralonca à Bonnet 

Nouvel épisode de cette saga fertile en rebondissements avec Jean-Louis Debré, ministre de l’Intérieur, lors de la surréaliste conférence de presse clandestine de Tralonca. Il jura sur ses grands dieux n’avoir pas été au courant de ce qui se tramait. Ce qui fit rire sous cape. Il se murmura même que le texte de la déclaration fut adressé par avance à ses services. Dans une étrange coïncidence, le partisan du slogan « dialogue et fermeté », répondit dès le lendemain, point par point, lors d’un déplacement dans l’île aux requêtes formulées dans le maquis. « Il est fort. Il a même le don d’ubiquité et de prescience. » Tel fut le commentaire malicieux et un brin sarcastique du renard argenté, cette fois encore à la hauteur de son surnom. 

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Direct des Salines

Par Caroline Ettori

Ce vendredi sur la place Jean-Casili dans le quartier des Salines à Ajaccio, ils sont encore une dizaine à se défouler sur les instructions de Philippe Carlini. Il est presque 18 heures et ni la météo plus qu’incertaine, ni l’approche du week-end n’auront eu raison de ces boules d’énergie. La session de boxe éducative se termine et Claude, Lisandru, Raphaël, Ridwan, Salma ou encore Myriam ont déjà hâte de recommencer. 

Depuis le mois d’octobre, et ce deux fois par semaine, l’atelier de boxe éducative, soutenu par la Communauté d’agglomération du Pays ajaccien (Capa) dans le cadre de la politique de la ville, accueille gratuitement tous ceux qui le souhaitent. Josiane Mancini, cheffe de service au sein de la direction développement social, politique de la ville et prévention de la délinquance à la Capa revient sur la naissance de cette initiative. Ou comment la pandémie a poussé la société à se réinventer. Cette fois-ci pour le meilleur. « Avec la crise sanitaire, l’accès au sport s’est compliqué. L’activité s’est d’abord complètement arrêtée puis des jauges ont été mises en place, assorties de différents protocoles. À la reprise, le secteur associatif et les clubs ont dû faire face à de nombreuses difficultés, certains n’ont pas pu poursuivre leur activité et pour les gamins qui auraient voulu continuer, cela n’a pas été évident, beaucoup ont décroché. » Voilà pour le contexte mais l’histoire ne s’arrête pas là. « L’été dernier, avec le Conseil citoyen des Salines nous avons lancé “Les jeudis de juillet” avec des animations en plein air assurées par des bénévoles dont une consacrée à la boxe proposée par Philippe Carlini. De jeudi en jeudi, nous avons vu la fréquentation augmenter. Tous venaient sans distinction, filles, garçons de tous âges, certaines personnes en situation de handicap, tous pouvaient en profiter. Il y avait quelque chose à construire autour de ça. »Et Philippe Carlini est plutôt du genre convaincu et convaincant. 

La force des convictions

Originaire de Cargèse, engagé dans le mouvement sportif et associatif depuis le milieu des années 80, l’éducateur mais aussi entraîneur spécialisé en boxe anglaise est avant tout un homme de convictions. « Je crois tout simplement aux vertus du sport, à la force de la transmission. Que j’intervienne auprès de sportifs au CSJC, des sportifs amateurs, en prison avec des détenus ou auprès des jeunes, le message est le même. L’entraide, le goût de l’effort, l’investissement personnel, l’hygiène de vie tout cela fait partie de l’éducation de la personne. »Alors tous les mardis et vendredis, à partir de 16h30, les résidents sont désormais habitués à ces grandes manœuvres, Philippe installe les plots, regroupe les tapis et suspend les punching-ball en attendant ses élèves. Échauffement, tours de place, on met les gants, on travaille le physique, la technique. Ridwan et Raphaël sont des familiers, la très motivée Salma vient pour la première fois, elle accompagne sa sœur Myriam, Lisandru lorgne sur les punching-ball alors que du haut de ses 6 ans Claude est déjà un sportif accompli entre tennis, échecs et base-ball. 

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Portrait

Par Karine Casalta

Politologue, spécialiste de l’analyse de l’opinion et de la communication publique, Chloé Morin exerce un métier à la croisée de l’analyse de données, de la communication et des sciences humaines. Forte de cette expertise, son dernier ouvrage On a les politiques qu’on mérite (Fayard, 09.02.22) examine les causes et conséquences de la défiance grandissante à laquelle se heurtent les politiques et questionne notre responsabilité de citoyens. 

Un questionnement incontestablement nécessaire, alors que l’élection présidentielle se profile et que les réseaux sociaux et les plateformes communautaires ont une influence croissante sur la perception que l’opinion publique peut avoir de ceux qui nous gouvernent, alimentant une défiance croissante qui vient bouleverser la vitalité démocratique.

C’est à l’aune de la réalité du métier d’élu, qu’elle présente au travers d’entretiens avec plusieurs figures de premier plan, que Chloé Morin a choisi de décrypter cette détestation. Elle nous invite aussi dans le même temps, à un mea culpa indispensable et à une réconciliation plus que souhaitable pour la démocratie. 

Une connaissance fine du monde politique

Experte associée à la Fondation Jean-Jaurès, auteur des publications Les inamovibles de la République(Fondation Jean-Jaurès / Éditions de l’Aube, 2020) et Le populisme au secours de la démocratie ? (Gallimard, 2021) la jeune femme a en effet, du haut de ses 34 ans, une solide connaissance de ce monde politique qu’elle a côtoyé de l’intérieur en tant que conseillère du Premier ministre de 2012 à 2016. Un univers dans lequel elle s’est, dit-elle, retrouvée plongée un peu par hasard au fil de rencontres au début de son parcours professionnel. Titulaire d’un Master d’économie, mené en double cursus à Science-Po et à la LSE à Londres, elle a commencé à travailler en 2011 avec Martin Hirsch, alors à l’agence du service civique, sur une mission pour l’ONU concernant la protection sociale dans les pays en développement. Les élections présidentielles qui se profilent alors, vont l’emmener, avant la primaire socialiste, à faire des notes d’économie pour des collaborateurs de François Hollande. Elle rencontre comme cela Olivier Faure, qui lui confie la mission d’analyse de l’opinion. « Analyser les tendances, ce qui travaille la société, m’a tout de suite passionnée. C’est à partir de là que j’ai véritablement commencé à toucher à la politique. » C’est ainsi qu’elle poursuivra par la suite ce travail à Matignon auprès de Jean-Marc Ayrault puis Manuel Valls. Et dans le même temps qu’elle découvrait le monde politique, elle mesurait en le côtoyant, l’ampleur de la défiance que lui opposait l’opinion.

Le constat d’une déresponsabilisation citoyenne

« Depuis ce temps, dit-elle, je n’ai cessé de réfléchir aux raisons profondes de cette détestation qui n’a fait que s’accroître depuis dix ans. Forcément à cette époque, j’ai d’abord cherché les responsabilités qui incombaient aux politiques. Le scandale Cahuzac, l’affaire Thévenou, vécus lorsque j’étais à Matignon, ça marque forcément car on est tous éclaboussé par ces choses-là ! Mais une fois qu’on a fait le tour de la responsabilité que peuvent avoir les politiques, de la responsabilité des médias, on est obligé quand même de se dire qu’il y a une composante majeure dans l’équation démocratique que personne n’interroge parce que c’est douloureux de se remettre en cause, c’est la composante citoyenne. » Elle dresse ainsi le constat d’une forme de déresponsabilisation. « Lorsqu’on observe la manière dont les gens s’informent de la politique, en débattent, on ne peut que constater une forme de paresse ; on ne fait pas forcément notre travail nécessaire de citoyen pour s’informer sur les programmes, suivre des débats parfois fastidieux, on cède donc à la facilité en prenant tous des raccourcis et en tombant dans des caricatures. Bien sûr on peut porter un regard critique, or on ne peut pas dire que les politiques sont tous pourris, sont tous inefficaces, tous carriéristes, car c’est vraiment un engagement difficile, ni que les médias ne font pas leur travail. Trouver des boucs émissaires me semble être une vision simpliste. Et lorsqu’on voit la violence qui frappe les politiques que l’on juge et dont nous exigeons une exemplarité jusque dans leur vie privée, c’est souvent totalement injuste et n’améliore pas la vitalité démocratique. On se focalise sur des détails au détriment du travail qu’ils fournissent. »

Un risque pour la démocratie

Et il y a urgence, selon la politologue à se réconcilier avec nos élus et à réparer cette défiance qui grandit depuis des années. « Le risque serait d’atteindre un point de rupture, qu’on a approché avec les gilets jaunes, au-delà duquel le système va se gripper et les institutions ne vont plus parvenir à pacifier nos désaccords. Une question qui se pose aujourd’hui quasiment à toutes les démocraties, et doit interroger ce que nous sommes en tant que société : une société individualiste, avec un rapport consumériste à la politique et au collectif et qui, mine de rien, consent de moins en moins à mettre ses intérêts particuliers de côté au profit de l’intérêt général. On a un comportement d’enfant gâté face à la démocratie, incapables de voir le risque qu’elle s’effondre de l’intérieur ! »

Un risque à ne pas négliger à la veille de la bataille présidentielle. « Je suis inquiète pour l’avenir politique de notre pays, car les conditions du débat démocratique sont de moins en moins réunies. D’autant que le débat qui était déjà extrêmement dégradé depuis plusieurs années, l’est encore plus aujourd’hui par la crise ukrainienne qui va de fait nous détourner de nombreux autres sujets, école, retraites, etc. qui néanmoins devront être traités dans les prochaines années. Or le risque est d’avoir un président sans mandat réel du peuple, élu sur la base d’une crise et d’un sursaut patriotique, mais sans la base d’une adhésion à un projet ; je suis donc assez inquiète en termes de gouvernabilité du pays car on peut donc aller au-devant de graves problèmes d’acceptation des réformes éventuelles qui seront engagées dans les cinq ans qui viennent. Et sur la nature des oppositions qui vont se mettre en place avec la disparition quasi-totale de la gauche et de la droite républicaine. Cela risque d’être compliqué ! »

Tous ces enjeux ne l’ont-ils pas incité à se lancer elle-même en politique ? Bien que passionnée par la matière, elle n’en connaît que trop la face sombre, bien trop au fait de ce que cela implique comme sacrifices et dévouement pour se laisser tenter.

Éloignée des cabinets, elle poursuit néanmoins, par pur plaisir et intérêt pour le sujet, ses analyses politiques ; l’essentiel de son activité étant désormais recentrée sur des analyses d’opinion et d’évolution de la société pour du conseil aux entreprises. Un équilibre qui lui offre l’indépendance et le loisir de les commenter désormais en toute liberté. 

Billet d’humeur

par Nathalie Coulon

« J’ai quelques pressentiments qu’un jour cette île étonnera l’Europe »

Jean-Jacques Rousseau, 1762

Du plus loin que l’on s’en souvienne, de Rousseau à la Corse génoise puis française, de l’invasion des Maures, de Pasquale Paoli à Colomba de Mérimée, la Corse n’a jamais cessé de vivre des drames, des injustices et d’être la cible d’un racisme primaire et odieux.

Bien sûr qui n’a pas eu droit au célèbre : « La Corse, ah ! Ce cher Napoléon. »

Histoire de nous flatter un peu l’ego. Avec l’assassinat d’Yvan Colonna, c’est une armada de journalistes et confrères parisiens et continentaux qui continuent à servir sur les ondes et les médias un déferlement de clichés plus grossiers que pittoresques. 

Le mythe du berger corse assassin. Le raccourci funèbre de l’assassinat du préfet Érignac à celui d’Yvan Colonna laissant ainsi planer une quelconque vengeance divine qui pourrait ainsi boucler la boucle de toutes ces années tragiques. 

Pourtant, un chroniqueur qui me régalait sur France Inter a déclamé son fiel sur Arte assisté d’une bande de journalistes s’inclinant de nouveau devant la famille endeuillée du préfet. L’heure aujourd’hui est de se recueillir, l’assassinat d’Yvan Colonna est un acte odieux et inadmissible puisque c’est dans la prison même où il était reclus depuis des années qu’il a été tué ! On tue dans les prisons françaises comme dans les geôles mexicaines ?!!!!

C’est fou, non ? dans le pays des droits de l’homme !

On n’est pas plus vigilant que cela quant à la sécurité d’un homme placé sous le statut de DPS que l’on prive d’un rapprochement sur l’île comme le reste du commando alors que c’est la loi. 

On envoie des cars et des cars de CRS affronter une jeunesse corse excédée par tant d’injustices. 

L’ambiance en Corse est bien lourde et inquiétante se mêlant à l’actualité cauchemardesque avec la guerre en Ukraine et tout le reste du monde où rien ne tourne vraiment rond.

Serait-ce ainsi que les hommes sur cette terre ne sont pas capables de vivre en paix ? 

Et au paradis, il paraît qu’il y fait si bon vivre ? Serait-ce aussi une image subliminale, une invention des hommes pour se désavouer de n’être ni bons, ni justes ? 

Quel péché, quel sacrilège.

Résonne en moi ce mot, cette idée, ce concept de « Frattellanza » (fraternité) qu’est-ce qu’on a bien pu en faire ? Quoique que la foule aux dernières manifestations sur l’île pour clamer l’injustice, le cortège silencieux accueillant la dépouille d’Yvan Colonna, m’ont fait penser à la même foule affligée en 1998 lors de l’assassinat du préfet Érignac. 

Il est une chose certaine qu’il faudra reconnaître au peuple corse devant la mort, chaque être revient à son humble posture : celle d’être un homme sur cette terre tel qu’il fût.

Ici la mort, c’est sacré.

Comme ses chants, comme la beauté des paysages, c’est sacré et rude comme sont les chemins escarpés des montagnes, les précipices le long des falaises rocheuses du Cap corse, sacré comme le rouge flamboyant du golfe de Piana.

Sommes-nous à jamais liés viscéralement au drame, aux malheurs et au son des paghjelle au cœur de nos églises.

À croire que le noir de notre vêture en dit long sur notre destin.

C’est une tentation de beaucoup de gouvernements, mais celui de Jean Castex en a fait une habitude, presque une méthode. Céder sous la pression, lâcher ce qu’il avait refusé jusqu’à présent. Ce fut le cas lors des dernières émeutes en Guadeloupe, lorsqu’il s’est dit prêt à parler d’autonomie pour calmer l’incendie. C’est encore plus net avec ce qui s’est passé en Corse. 

Par Vincent de Bernardi 

L’inflexibilité du gouvernement de lever le statut de « détenus particulièrement signalés » (DPS) aux condamnés du commando Érignac, ce qui aurait permis leur rapprochement dans l’île, a volé en éclat en une semaine. Et les fautes politiques se sont enchaînées. La première est d’avoir annoncé, quelques jours après l’agression dont il a été victime qu’Yvan Colonna n’était plus sous statut de DPS, alors qu’il était entre la vie et la mort. La deuxième, c’est d’avoir fini par en faire bénéficier Pierre Alessandri et Alain Ferrandi, 48 heures plus tard, renonçant à une solide doctrine appliquée jusque-là. La troisième, c’est d’avoir laissé entendre qu’il était prêt à parler d’autonomie avec l’exécutif insulaire, alors qu’Emmanuel Macron avait fermé les portes de discussions approfondies en février 2018 lors de son voyage dans l’île à l’occasion des 20 ans de l’assassinat du préfet. Une volée de cocktail molotov, une flopée de policiers et gendarmes blessés. Il fallait éviter, coûte que coûte, l’embrasement.

Fidèle à sa méthode du « en même temps », Emmanuel Macron s’était dit prêt à reconnaître la spécificité Corse en l’inscrivant dans la Constitution mais sans modification statutaire majeure. La visite du ministre de l’Intérieur dépêché sur place pour « renouer le dialogue », est un classique du genre. Elle débouchera peut-être, après les élections présidentielle et législatives, par un nouveau processus, annonçant une énième évolution statutaire. Mais que restera-t-il de l’autorité de l’État ? 

Révélateur des incohérences 

Ces trois fautes politiques viennent la mettre à mal. Pourtant, le Macron jupitérien du début du quinquennat en avait fait un marqueur. 

L’approche du scrutin présidentiel n’explique qu’en partie cette faiblesse. Certes les images de manifestations violentes, les bâtiments publics incendiés comme les slogans anti-français, peuvent avoir une influence mauvaise sur l’électorat. Mais, il y a une autre raison qu’il convient de prendre en compte. La Corse a toujours été un sujet compliqué, pour ne pas dire un boulet, pour tous les gouvernements, quels qu’ils soient. Elle est le révélateur de leurs propres incohérences, de leur incapacité à sortir d’un schéma de pensée sclérosé, d’un rapport difficile avec des territoires qui revendiquent une différence et attendent de l’État un traitement particulier sans pour autant s’en détacher. Les Espagnols, les Italiens l’ont fait. Nous sommes restés prisonniers d’une conception d’un l’État central rigide et figé. Jusqu’à ce qu’un « fait divers » carcéral fasse tout voler en éclats ! 

Dès qu’il s’agit de la Corse, la prudence s’impose. C’est particulièrement éclatant dans le discours des principaux candidats à l’élection présidentielle. Si des manifestations aussi violentes comme celles de Bastia ou d’Ajaccio avaient eu lieu, pour d’autres motifs, sur le continent, que n’aurait-on entendu ! Là, les critiques se sont faites mezza voce. Ils sont bien peu à avoir dénoncé le laxisme, la volte-face du pouvoir. Le vent de l’autonomie s’est mis à souffler sur cette vieille République une et indivisible. Quelques voix se sont élevées pour dire que la Corse était française et le resterait, comme si la question se posait à la faveur des événements ! Et la campagne a repris son cours. Le sujet Corse, qui avait fait sa place dans une actualité dominée par le conflit en Ukraine, repassera sous le radar des médias, jusqu’à la prochaine fois. 

Oublis et dérobades 

Comme le souligne Charles-Henri Filippi, dans son dernier ouvrage La Corse et le problème français, l’île reste illisible aux yeux des continentaux. Tout à la fois, ils y voient une destination de villégiature, dont les habitués pensent en comprendre toutes les complexités, y compris celle de l’âme des Corses, mais aussi un territoire à problème, gangrené par des revendications politiques et une violence endémique. Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, estimait même en 2017 que la violence était enracinée dans la culture corse. En réalité, la Corse reflète les problèmes qui se posent au pays. Lorsque le modèle républicain s’affaiblit, que l’État cherche à reconquérir sa légitimité par une autorité à géométrie variable, alors il oublie qu’il est le garant de la cohésion de la nation. Les événements récents en sont la parfaite illustration. La période post-électorale sera, à l’évidence, un moment crucial où chacun devra assumer ses responsabilités. 

Dans une funeste accélération de l’histoire, la mort d’Yvan Colonna cristallisa la crainte d’un cycle de violences. Dans un éloquent non-dit, chacun pensait qu’au glas de Cargèse pourrait succéder les fracas clandestins brisant le silence qui sied à une période de deuil. D’hypothèses en supputations affleure une simple interrogation : et maintenant ? 

Par Jean Poletti

Un assassinat nimbé de mystères. Des responsabilités administratives majeures. L’ombre portée d’un acharnement judiciaire, reflet d’une gestion foulant aux pieds l’esprit des lois. Le verdict est accablant pour l’équité. Dans une spirale, mêlant l’indignation véhémente au guet-apens carcéral jusqu’au silence pesant entourant l’issue fatale, le scénario se figea dans sa parenthèse de deuil. Toutefois, il serait vain de croire que l’implacable enchaînement est définitivement enrayé. Les braises ne sont pas éteintes et les cendres de l’accalmie s’apparentaient à une fausse quiétude. Que seuls les béotiens qualifiaient d’acquise. 

Le gâchis constitutif d’un entêtement partagé dans les allées du pouvoir connu l’irréversible épilogue que l’on sait. L’ukase aux légitimes demandes des trois détenus semblait puisé dans une lettre de cachet, privilège de la royauté pour faire croupir à jamais des êtres dans les geôles. Une sorte de retour au fait du prince dont l’iniquité devint irréversible quand se dressa brusquement un islamiste aux pulsions mortifères. 

Comme dans les tragédies antiques un deus ex machina aux multiples visages s’employa dans l’ombre à figer une situation, occultant le plausible horizon de Borgo. Pour ensuite l’admettre en pleine bourrasque par crainte et opportunisme. Dans une étrange alchimie, le vil plomb devint or. Les senseurs se dédirent. Aux refrains inquisiteurs succédèrent les chants des sirènes. 

Trop tard ? Le penser signifierait que le pire sculpterait les lendemains d’une île. Entre les soubresauts annoncés et le retour aux années de plomb, la frontière est ténue. Elle a la fragilité de cristal. Déjà se profilent des antagonismes dans le monde nationaliste. Les reproches jusqu’alors diffus se font plus acerbes à l’endroit de Gilles Simeoni et sa majorité. Une attitude propice à nourrir un climat de surenchères, d’évidence scruté à la loupe par le gouvernement qui pourrait y trouver du grain à moudre. 

Le terreau de la colère

Mais l’essentiel réside sans conteste dans l’attitude qu’adoptera la jeunesse. Son irruption sur le devant de la scène interroge surprend et brise les schémas établis. Sans que cela puisse encore être théorisé, elle indique cependant un malaise générationnel qui intègre et dépasse l’événementiel dramatique pour s’ancrer dans des revendications trop longtemps corsetées. Sa colère spontanée refléta certes l’injustice faite à l’homme de Cargèse, jeté en pâture aux vils instincts d’un fou de Dieu. Mais qui veut observer le courroux avec acuité décèlera aussi l’angoisse diffuse d’un pessimisme dans l’avenir. Dans une union spontanée, ces jeunes disent avec leurs mots, aux antipodes de la dialectique des politiques, que leur soif du particularisme rejoignait des préoccupations mêlant cherté de la vie, études et diplômes n’excluant plus les affres de l’endémique chômage. Dans un appel pressant, ils dénoncent les carences sociétales qu’ils scrutent au prisme de leurs préoccupations. Celles d’une génération qui se dit sacrifiée par le marasme économique, le développement en panne, le blocage institutionnel, réduisant comme peau de chagrin l’horizon de l’espoir. 

L’atmosphère délétère instille toute l’île. Une recrudescence d’exigences trouve son exutoire dans l’attitude nouvelle campée par le gouvernement. Toutefois, les propos volontaristes du ministre de l’Intérieur furent partiellement battus en brèche par des correctifs du président de la République. Comme si la peur d’avoir lâché trop de lest prévalait. En contrepoint, un préalable de restrictions fut annoncé alors que le cycle de discussions n’est pas encore amorcé. 

Philippiques et fausses notes

Il n’en fallait pas davantage pour que certains voient dans la polémique du drapeau en berne l’esquisse d’une nouvelle stratégie. Celle de la préparation d’une négociation a minima. Dans ce droit fil, et même si comparaison n’est pas raison, faut-il rappeler que la bannière tricolore fut ôtée de l’Arc de Triomphe et momentanément remplacée par celle de l’Europe pour célébrer l’accession d’Emmanuel Macron à la présidence de l’Union européenne ? Là aussi, considérant que le soldat inconnu et sa symbolique mémorielle étaient outragés certains poussèrent des cris d’orfraie. Sans émouvoir outre mesure l’Élysée qui en avait pris la décision. 

Voilà qui démontre que si erreur il y eut, nul n’en détient l’apanage. Elle peut même être commise dans le cénacle jupitérien. Sans qu’il soit judicieux, ici comme sous le monument napoléonien, de monter ces épisodes en épingle. Ou attiser le brasier. Àl’image de cette improbable Marseillaise entonnée par des CRS cantonnés à Furiani, au moment où Yvan Colonna était porté en terre. 

La raison en partage

Il faut raison garder. Ne pas confondre l’essentiel et l’accessoire. Cela vaut pour la Corse et Paris. Car cette fois, plus que jamais, chacun doit conjuguer ses efforts pour que du pire puisse éclore, collectivement, sinon le meilleur du moins le satisfaisant. 

Savoir jusqu’où aller trop loin est un principe politique éprouvé. Il est actuellement à l’épreuve des faits. Au cœur de la croisée des chemins vacille malgré tout une petite flamme de la raison, qu’il conviendrait de protéger. Contre vents et marées…