Tortues marines : l’appel de CARI

À l’occasion de ses 20 ans, l’association CARI lance un appel aux dons pour créer le premier centre de soin « Tortue Marine » en Corse. Sa présidente, Cathy Cesarini* revient sur la nécessité d’une telle structure pour l’île qui voit chaque année davantage de tortues fréquenter son littoral.

Par Caroline Ettori

Votre association CARI fête ses 20 ans cette année. Quel regard portez-vous sur ces deux décennies de sauvetage et de protection des cétacés et des tortues marines en Corse ?

Je suis impressionnée de voir comme le temps passe vite. Cela fait plus de 30 ans que je m’occupe des cétacés, et 25 ans des tortues marines. Alors célébrer 20 ans d’association, c’est épatant : tout file à une vitesse incroyable ! Si je devais faire un bilan de la situation, je dirais que ce n’est pas catastrophique même si l’équilibre reste fragile. Notre travail de veille continue nous permet de constater que la condition de ces espèces protégées reste relativement stable.

Comment êtes-vous venue à la protection de ces populations ?

Mon intérêt a été très certainement influencé par la série « Flipper » quand j’étais enfant. J’ai toujours eu un rapport très fort à l’eau : je nageais avant de marcher ! Cette passion pour la mer et les cétacés ne m’a jamais quittée. Dès ma première année de biologie, j’ai eu envie d’en savoir plus. Je ne voulais pas m’arrêter au côté « Marineland », rester à la surface des choses. J’ai donc entamé des recherches. J’ai appris l’existence du Réseau National d’Échouage. Créé en 1974, le RNE agit très concrètement à travers la collecte de données sur le terrain, l’intervention sur les animaux, la recherche de polluants autant que sur la législation, mieux la comprendre et l’exploiter. Par ailleurs, le principe même de réseau m’a plu. Le partage des connaissances est un véritable avantage. Cela nous permet d’être plus efficaces, plus réactifs et ça casse un peu l’image du scientifique qui travaille tout seul dans son coin. Tout cela m’a convaincue et j’ai naturellement rejoint le programme. Aujourd’hui, CARI est le référent en Corse du RNE ainsi que du Réseau Tortues Marines Méditerranée Française.

Vous avez constaté que depuis trois ans, les tortues reviennent pondre sur les plages corses. Que révèle ce phénomène ?

Il est encore un peu tôt pour tirer des conclusions définitives. Plusieurs pistes existent : le réchauffement climatique, un élargissement de leur aire de répartition, elles pondent déjà en Grèce, Turquie, Chypre… Il est tout à fait possible qu’elles étendent leur zone. Il reste beaucoup de mystère autour d’elles. D’autant plus qu’on ne peut pas localiser tous les nids. La période de ponte se situe entre mai et août, l’éclosion intervient un mois et demi à deux mois plus tard. Et les petits repartent vers la mer. Quand on identifie un nid, on peut faire des prélèvements après la ponte pour en apprendre plus sur les spécimens. Mais il nous arrive aussi de surveiller des nids qui n’aboutissent pas et d’en rater d’autres.

Quelles menaces affectent le plus souvent les tortues que vous secourez ?

La menace numéro 1, c’est le plastique. Quand une tortue meurt, nous procédons systématiquement à un prélèvement du tube digestif : on y retrouve toujours du plastique. Même s’il n’est pas directement responsable de la mort de l’animal, sa présence est extrêmement problématique.

La menace numéro 2, ce sont les interactions avec la pêche. Les palangriers sont très nombreux, car nous sommes proches des eaux internationales. Les lignes comportent beaucoup d’hameçons. Les pêcheurs corses jouent le jeu : certains ont appris à décrocher les tortues, d’autres nous amènent directement l’animal. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Il arrive aussi qu’on nous appelle trop tard et que les individus arrivent morts ou déjà en putréfaction. Je voudrais insister sur le fait que nous ne sommes pas là pour juger, mais pour comprendre et améliorer la situation. C’est pour cela que nous souhaitons être contactés dans tous les cas.

Comment fonctionne le réseau d’alerte tortue marine que vous coordonnez ?

Tout passe par CARI. Je coordonne les appels, je répartis les équipes, on récupère les animaux, on remplit les bassins, on mobilise les vétérinaires. C’est un travail de coordination permanent.

Récemment vous avez lancé un appel aux dons pour créer le premier centre de soin pour tortues marines en Corse. Pourquoi ce projet est-il devenu indispensable ?

Cela fait plusieurs années que nous avançons par étapes. Nous avons installé en 2017 quatre bassins de premiers secours en Corse**. Dès qu’un animal est en difficulté, c’est l’urgence : on le récupère, on le confie à un vétérinaire, puis on utilise les bassins pour les soins post-opératoires et, si tout va bien, on le relâche.

Mais on s’est vite rendu compte que ce n’était pas suffisant. Les tortues sont des reptiles dépendants des températures extérieures. Elles sont présentes en Corse d’avril/mai jusqu’à mi-octobre. Dans nos bassins extérieurs, nous ne gérons pas la température et partiellement la salinité.

Pour les tortues qui ont une carapace fracturée ou un problème nécessitant un suivi long, il faut parfois les garder tout l’hiver. Et là, il y a un problème. Nous devons les transférer vers des centres de soins sur le continent ou en Sardaigne. Parfois, l’animal déjà mal-en-point doit faire 12 heures de bateau en soute, dans des conditions vraiment difficiles. Certains ne survivent pas à la traversée. Et si la Sardaigne est plus proche, ce n’est pas simple non plus. Dernièrement, le centre s’est occupé de sept tortues venues de Corse. Au-delà de la complexité de l’organisation, ces prises en charge ont un coût pour notre association. Et comme tout repose sur le bénévolat, nous ne voulons pas solliciter excessivement nos partenaires.

L’idéal serait donc d’avoir un centre de soins ici, en Corse. Nous sommes en plein cœur du sanctuaire Pelagos, et la présence de tortues justifie vraiment un équipement adapté sur place.

Pouvez-vous nous décrire le futur centre de soin ?

Ce sera un bâtiment fermé, avec deux ou trois bassins où l’on pourra contrôler la salinité et la température de l’eau. Il comprendra aussi une partie vétérinaire et un bloc opératoire. L’idée est de l’implanter à proximité immédiate du parc A Cupulatta. Nous avons déjà des compétences dans le secteur et des personnes prêtes à s’investir.

L’objectif de votre campagne de financement participatif est de réunir 80 000 euros. À quoi ces fonds serviront-ils ?

Cette somme servira à financer le bâtiment, le système de filtration, la salle vétérinaire. Et si nous n’arrivons pas à réunir les fonds souhaités, tout ce qui aura été recueilli ira directement aux tortues : sel, matériel, radios, consommables… La transparence de cette opération est totale.

Enfin, au-delà du don, comment chacun peut-il participer à la protection des tortues marines…

La première chose, c’est de s’informer. Sur la page Facebook de CARI, nous publions au moins une fois par semaine, et je réponds toujours aux questions. En cas de découverte d’un individu ou d’un nid, il faut nous prévenir immédiatement. Surtout ne rien faire avant de nous avoir contactés. On peut filmer, envoyer une vidéo, mais pas manipuler. Beaucoup pensent bien faire, mais se trompent. C’est pourquoi la sensibilisation du grand public est essentielle.

*Cathy Cesarini est également responsable du RNE en Corse et du Réseau Tortues Marines Méditerranée Française.

**Laboratoire Stella Mare à Biguglia, Port de Solenzara, Station de recherche Stareso à Calvi et Parc A Cupulatta à Ajaccio.