Christian Giudicelli, entreprendre comme une évidence

Christian Giudicelli a 50 ans et l’allure de ceux qui ont déjà vécu plusieurs vies. Ingénieur en aérospatiale passé par Airbus, entrepreneur instinctif, bâtisseur d’un groupe qui prend aujourd’hui de l’ampleur au-delà des frontières de l’île, il raconte son parcours comme on déroule un fil, avec simplicité mais sans masquer la densité des choix, des risques, des renaissances qui en ont façonné la trame. Il n’a jamais cessé de croire qu’on pouvait entreprendre en Corse, qu’on pouvait tout y commencer, quitte à aller chercher plus loin ce que l’insularité retient parfois.

Des débuts prometteurs à la désillusion : l’épreuve fondatrice

Lorsque Christian quitte Toulouse et Airbus, après sept années dans l’industrie aéronautique, ce n’est pas une rupture mais une évidence. Son premier enfant est sur le point de naître, l’appel du retour grandit, et l’envie d’entreprendre l’accompagne depuis longtemps. Il rentre en Corse avec cette certitude tranquille : il construira ici, même si personne ne l’attend. C’est ainsi qu’il crée Voltaïca, une petite structure encore fragile, un nom imaginé par son épouse Stéphanie avec qui il échange alors sur la création de sa société et sur le modèle économique qu’il souhaite bâtir. Jean-Marc, son frère, le rejoint ensuite au capital, après la création. Les premières années ressemblent davantage à une course d’endurance qu’à un plan de carrière. Christian développe des projets photovoltaïques, s’occupe lui-même des dossiers administratifs, négocie les baux, dépose les permis, avance centimètre par centimètre. Un jour, il vend même son appartement pour financer un premier projet. Les banques ne le suivent pas, mais EDF lui achète son dossier. Il se souvient encore de ce premier chèque récupéré à La Défense, comme d’un signe silencieux lui indiquant qu’il avait eu raison d’y croire.

La réussite arrive tôt, peut-être trop vite. Trentenaires, les deux frères gagnent beaucoup d’argent et se laissent convaincre par un investisseur charmeur, qui promet un avenir boursier éclatant. L’histoire tournera court, l’homme se révélera être un escroc, et tout ce qui avait été gagné s’évaporera. Voltaïca sera mise en sommeil pendant plusieurs années. Christian raconte cette période sans détour, sans amertume non plus, comme un passage initiatique que tout entrepreneur redouterait mais que beaucoup, finalement, traversent. C’est dans ces années-là que les deux frères explorent d’autres voies, chacun de son côté. Jean-Marc part en Afrique, crée des boulangeries industrielles, revend, repart en Tunisie. Christian, lui, multiplie les réflexions, observe, cherche la prochaine brèche par laquelle renaître.

De la relance à la structuration d’un groupe familial

La renaissance arrive en 2018, presque par hasard. Un déjeuner sur le Vieux-Port de Bastia, une conversation avec un ancien fournisseur, et cette phrase : « Le marché repart, c’est le moment de revenir ». En une semaine, Voltaïca signe un nouveau projet. La mécanique se réenclenche, mais cette fois avec la maturité de ceux qui savent ce que vaut chaque risque. Les années qui suivent ressemblent à une ascension continue, presque vertigineuse. Le chiffre d’affaires triple, puis quintuple, puis se rapproche des vingt millions d’euros. Entre-temps, Christian et Jean-Marc décident de structurer durablement leur aventure en créant leur groupe familial : le Groupe Giudicelli. À ce jour, Voltaïca a dépassé les 650 projets développés ou en cours.

Chez Christian Giudicelli, l’entrepreneuriat n’est jamais restreint à un secteur. Il explique volontiers que son métier, au fond, n’est pas de faire du solaire mais de comprendre des mécanismes, d’identifier des opportunités et de travailler avec ténacité jusqu’à les rendre solides. Cette philosophie l’a même conduit vers des terrains inattendus, comme la location de conteneurs maritimes à l’international quand Voltaïca était en sommeil. Avec son frère Jean-Marc, ils ne craignent pas d’apprendre en marchant, de confier la logistique à des spécialistes, de franchir des frontières géographiques et mentales.

La diversification ne s’arrête pas là. Le Groupe Giudicelli acquiert Steelgo, un charpentier métallique vendéen avec lequel Voltaïca collaborait déjà. L’idée est simple : maîtriser une partie de la chaîne indispensable à leurs projets photovoltaïques et construire un écosystème cohérent. Une foncière immobilière voit également le jour, puis des projets d’hôtellerie, et plus récemment une implantation internationale en Italie. Le groupe familial se structure autour de cette dynamique multisectorielle qui lui ressemble. Christian parle de « plateformes d’activité » comme d’îlots qui se construisent les uns à côté des autres, reliés par une même énergie.

Entre convictions insulaires et vision d’avenir

Lorsqu’il évoque la Corse, son ton change légèrement, devient plus grave. Il n’ignore rien des difficultés d’entreprendre sur l’île. L’insularité, le coût des flux, la rareté des profils, l’excès de précautions réglementaires parfois, tout cela compose un environnement exigeant. Mais il pointe aussi un frein plus intime, presque culturel : la jalousie, l’empêchement, le « que rien ne se fasse si ce n’est pas moi qui le fais ». Ce travers, selon lui, pèse lourd. Pourtant, il croit fermement que l’on peut créer depuis la Corse une entreprise de dimension nationale, voire mondiale, et que l’enjeu des prochaines années sera d’offrir aux jeunes la possibilité de rester, de travailler dans l’industrie, dans l’énergie, dans la finance ou les technologies, sans devoir quitter l’île par défaut.

L’avenir du groupe se dessine entre consolidation et expansion. Voltaïca cherche aujourd’hui à se renforcer malgré une période politique instable qui complique les levées de fonds. Steelgo prépare son déploiement national. D’autres projets dorment encore dans les carnets, prêts à être lancés lorsque les conditions le permettront. Christian sourit lorsqu’on lui demande s’il se voit ralentir. Il parle de transmission, de l’idée de léguer à ses enfants un outil qu’ils pourront reprendre ou simplement garder en tant qu’actionnaires, mais jamais il ne donne l’impression d’arriver au bord d’une rive. Il a encore des idées, des envies, des chemins à tracer.

Son parcours raconte une conviction profonde : l’entrepreneuriat n’est pas un secteur mais une manière d’être au monde, un mouvement, un élan. Et cet élan, Christian Giudicelli le cultive avec la même intensité que lorsqu’il a quitté Airbus pour revenir en Corse, persuadé que tout pouvait commencer là.


VOLTAÏCA – Producteur indépendant d’énergie solaire

Création

Fondée en 2008 à Bastia par Christian et Jean-Marc Giudicelli – Jean-Marc ayant rejoint l’entreprise après sa création – Voltaïca est une filiale du Groupe Giudicelli. L’entreprise est spécialisée dans le développement, la construction et l’exploitation de centrales photovoltaïques (toitures et ombrières), principalement pour les bâtiments agricoles, industriels et commerciaux.

Un parcours marqué par la relance

Après un fort ralentissement au début des années 2010 lié en partie au moratoire de l’État sur le photovoltaïque, Voltaïca relance son activité fin 2017. Dès 2018, l’entreprise connaît une croissance rapide : son chiffre d’affaires passe de 375 000 € en 2018 à près de 20 M€ en 2022. En 2025, elle dépasse désormais 650 projets développés ou en cours à l’échelle nationale.

Structuration et diversification

Voltaïca dispose aujourd’hui de bureaux à :

  • Bastia (siège social)
  • Nice (pôle commercial et marketing)
  • Toulouse (pôle opérationnel)
  • Padoue, Italie (déploiement international)

En 2024-2025, le groupe acquiert Steelgo, spécialiste des structures métalliques, afin de proposer des solutions photovoltaïques clé en main. L’entreprise est membre de La French Fab et de la communauté Coq Vert.

Expansion et perspectives

En juillet 2025, Voltaïca lève 2,5 M€ auprès de FemuQuì pour soutenir son développement international, notamment en Italie. En septembre 2025, deux financements bancaires de 24 M€ permettent le lancement d’environ 80 nouveaux projets (20 MW). En novembre 2025, Voltaïca reçoit le « Prix Coup de Cœur du Jury » aux Trophées MOCI. L’entreprise poursuit aujourd’hui son ambition de croissance durable à l’échelle européenne.