Sabatina Leccia: Une cartographie du sensible en héritage

Avec une sensibilité artistique comme filiation héritée de ses deux parents artistes, Sabatina Leccia, artiste plasticienne originaire du Cap Corse, dit qu’ils lui ont très tôt appris à voir, à prendre le temps de contempler l’environnement et notamment la beauté de la mer. Si sa pratique artistique est plurielle – photographie, dessin, écriture – , son médium de prédilection est la broderie, transmise par ses grands-mères. Le printemps s’ouvre avec son portrait qui réhabilite le geste poétique sous toutes ses formes.

Par Laura Benedetti

« À côté de mes parents qui évoluaient dans le monde de l’art contemporain, j’ai aussi passé beaucoup de temps avec mes grands-mères qui brodaient et cousaient. Et je pense qu’aujourd’hui c’est un peu l’influence de ces différents univers qui constitue en partie qui je suis en tant qu’artiste. »

« J’étais fascinée par les couleurs de leurs fils, c’était comme des trésors pour moi. Mais je ne pensais pas que ça allait devenir le pilier de mon travail au début. »

Curieuse et avide de « comprendre le monde », comme elle dit, Sabatina a suivi un parcours en Histoire et Archéologie à la Sorbonne, avant de cheminer vers une voie plus manuelle, l’étude du textile à la Central Saint Martins School à Londres dont elle est diplômée. La broderie, qu’elle avait – trop – délaissée le temps de préparer sa Licence, est revenue à elle « comme une nécessité » suite à son premier chagrin d’amour : « Je voulais tout arrêter à ce moment-là de ma vie, mais, la broderie est revenue à moi, comme une réparation. Alors que je traversais une période très dure, j’ai éprouvé le besoin de broder de minuscules petits points sur des immenses tissus qui faisaient 2m x 3m de long, c’était fou comme travail ! Mais, petit à petit, point par point j’ai retrouvé un sens à la vie et c’est grâce à ces immenses tissus que j’ai été acceptée en Master à la Central Saint Martins School de Londres, qui est une des écoles les plus prestigieuses dans le domaine. Je dirais donc que la broderie m’a sauvée !! En plus de me relier à mes grands-mères, la broderie m’a permis de me relier à mon intériorité. » De retour à Paris, elle débute son expérience professionnelle dans le milieu de la Haute Couture, en tant que brodeuse, avant de lancer ses projets artistiques. Lorsqu’elle produit, Sabatina aime se mettre à l’abri et dans le silence intérieur. Là, elle réalise des associations entre les images, les mots et les choses qui donnent forme à sa création : « J’ai besoin de ces instants suspendus un peu en retrait du rythme effréné du monde pour commencer à me plonger dans mon travail qui est très introspectif et méditatif … Je suis une grande rêveuse, dans les transports ou quand je marche, j’aime regarder autour de moi, j’aime capter la beauté du quotidien, ça peut être la couleur d’un coucher de soleil, une lecture de poésie où une musique écoutée qui vont venir déposer une émotion que je vais vouloir transformer en matières / images / mots une fois que je me retrouve à l’atelier. » Dès la découverte de son travail, un écho nous a traversés dans la manière que l’artiste argentin, Tomas Sarraceno, parlait lui aussi de son travail, au moment de son exposition au Palais de Tokyo, en 2018 : « Je souhaite faire entrer le visiteur dans un état proche du sommeil et du rêve afin qu’il apprenne à négocier avec d’autres réalités. » Il semble que cela soit quelque peu le cas de l’œuvre de Sabatina Leccia… une forme d’apprivoisement de multiples réalités sensibles.

La Corse : une mémoire sensible et fragmentaire

« La Corse est constitutive de mon être car elle a été certainement le lieu de mes premières expériences de beauté et c’est certainement là-bas que j’ai fait la rencontre du sublime. Je la porte à l’intérieur de moi comme un trésor, un jardin intérieur, un refuge. »

Elle définit son lien à la Corse, comme « immense » ; récemment, lors de son exposition au centre culturel Una Volta à Bastia, elle lui a donné forme sous le titre « Chercher le soleil ». Une quête poétique et plastique où se meut une exploration sensorielle par le biais de la photographie, du textile, du dessin et de la vidéo. En filigrane, c’est aussi l’histoire de tout ce qui lie ses pratiques artistiques entre elles, comme un récit, qui émerge de son vécu, de ce qu’elle traverse : « À travers ce projet, je cherche à renouer avec un regard contemplatif, non productiviste, ouvert à la rêverie. Mes images sont des caresses visuelles, des éclaboussures de lumière, des paysages intimes façonnés par la mer, le soleil, les routes sinueuses, les ciels changeants. Elles témoignent d’un territoire intérieur à la fois tangible et insaisissable.

Certaines œuvres sont brodées, perforées ou imprimées sur textile ; d’autres sont évanescentes, comme les images en organza ou les polaroïds altérés. Elles évoquent la mémoire, l’érosion, la fragilité, tout en préservant une présence pleine au monde. C’est une tentative de garder vivant cet état d’émerveillement. » Peu importe le médium qu’elle utilise, il est toujours question, pour Sabatina, d’une même sensibilité. Chaque médium s’appréhende comme un territoire, duquel elle glisse vers un autre à l’envi parce que dans sa pratique artistique, la porosité entre les arts est vecteur d’hospitalité.

« Je crois que j’ai gardé ma capacité d’enfant à m’émerveiller pour des choses toutes simples. Comme je le disais précédemment, j’aime la beauté du quotidien, ça peut être les fleurs qui commencent à fleurir au printemps, les éclats du soleil qui se déposent sur la mer, une musique écoutée, la poésie (je lis beaucoup de poésie) ou voir mes enfants jouer librement dans les arbres. Je pense que ce qui relie tout ça c’est la liberté, la lumière, la beauté qu’insuffle tous ces instants que nous pouvons tous capter et qui me provoque de belles émotions qui me donnent envie de créer, comme une manière de réparer le monde par la beauté. J’ai besoin de ramener toujours plus de fragile, de beauté, de douceur et de lumière pour survivre face à la brutalité du monde. Je lutte par la beauté et la douceur, c’est mon moyen à moi pour vivre dans ce monde-là. »

Le mois dernier, Sabatina a exposé sa première série photographique, intitulée « Traverser la nuit » et réalisée en 2024. Elle y évoque justement le rêve et toutes les perceptions sensorielles qu’il permet. À travers son travail, elle dit avoir « envie de déposer chez le spectateur du poétique, de la douceur comme une invitation à aller chercher à l’intérieur de soi cette sensibilité qui nous mène vers la vie et la lumière d’où le titre “Parce que cette vie-là demande toujours plus de lumière”, qui a été inspiré du titre d’un recueil de poème de Sabrina Calvo. »

Son premier recueil de poèmes, paru aux éditions Les Bonnes Feuilles en janvier 2026, sous le titre, Les Poèmes du Soleil.

@sabatinaleccia