APPUTAMENTU D’ESTATE

LE RENDEZ-VOUS PSY

Par Nathalie Coulon

Cet été, nous avons posé nos tongs au bord de l’eau avec Joseph Agostini

Psychanalyste et auteur aux multiples facettes, il passe avec la même aisance du roman à la pièce de théâtre, des essais politiques à l’exploration de l’inconscient caché dans la musique. En une quinzaine d’années, Joseph Agostini s’est imposé comme une figure importante du paysage médiatique insulaire. Intervenant régulier dans de nombreux médias nationaux et régionaux, récemment animateur de l’émission « Parlons-nous » sur RTL, il cultive une curiosité insatiable pour les êtres et les idées.

Invité par Christophe Di Caro dans le cadre des Entretiens d’Aurélius à Bastia, à l’occasion de la sortie de son livre Vivre avec l’obsession (Éditions Arkhê), il proposait récemment une réflexion aussi stimulante que dérangeante autour d’une question singulière : « Faut-il être dépressif pour être intelligent ? » Une manière d’évoquer ce « soleil noir » mélancolique qui accompagne parfois ceux qui cherchent à dépasser les apparences du bonheur.

Auteur également pour le théâtre, Joseph Agostini a écrit Canular, un seul-en-scène tragi-comique pour Marie-Ange Geronimi et Corinne Mattei, après avoir signé Ghjelusia pour Patrizia Gattaceca. Son recueil de textes bilingues paraîtra l’an prochain aux éditions Omara, dirigées par Marc Biancarelli.

Mais derrière les cartes postales, les couchers de soleil et les promesses de détente, l’été raconte parfois une tout autre histoire. Entre besoin de repos, injonction au bonheur et retour des non-dits, nous lui avons posé quelques questions.

L’été est-il vraiment une période de lâcher-prise ?

Il faut beaucoup de recul sur soi-même et sur les autres pour que l’été soit une période de lâcher-prise. Ce n’est pas du tout une évidence. Il faut négocier la transition entre la période active et le repos. Certains mettent des jours, voire des semaines, pour s’adapter au nouveau rythme. La chose la plus difficile, c’est de se relaxer, d’oublier les contraintes professionnelles.

Pourquoi certaines personnes se sentent-elles paradoxalement plus anxieuses pendant les vacances ?

Parce qu’elles ne « lâchent » pas le rythme actif et qu’elles ont une envie irrépressible de répondre aux sollicitations extérieures. Notre société est une injonction permanente à aller plus vite, à consommer et à produire. L’été ne devient un moment de repos que si ce caractère injonctif s’estompe.

Le ralentissement du rythme favorise-t-il la remontée de préoccupations habituellement enfouies ?

À l’heure de la lumière bleue des téléphones, c’est un exploit de lire, de faire la sieste ou de redécouvrir les longues conversations entre amis. Notre vie est beaucoup plus segmentée qu’avant. On passe d’une activité à l’autre, la tête rivée aux écrans. Prenez les adolescents : combien restent dans leur chambre au lieu d’aller profiter du paysage ? Je dirais qu’il faut renoncer à ce monde numérique pour accéder à des plaisirs simples, pour permettre au temps de s’étirer. L’été peut être synonyme de farniente et de découvertes dans tous les sens du terme, à cette condition et à cette condition seulement.

Les retrouvailles familiales de l’été peuvent-elles réveiller des tensions anciennes ?

« Famille, je vous hais ! » Bien sûr que la famille n’est pas une carte postale. Quand elle prend vie, il faut la supporter. Le caractère virtuel de la plupart de nos échanges donne aujourd’hui à cette confrontation un relief encore plus brutal. L’été, on se rend compte que le groupe famille existe pour de vrai, qu’il n’est pas seulement sur le groupe WhatsApp. Il faut entendre les silences, les non-dits, les haines refoulées, parfois le mépris. Il n’y a pas que de l’amour et du « que du bonheur », comme aiment le répéter les simplets de l’audiovisuel.

Pourquoi ressent-on parfois une forme de vide ou de mélancolie lorsqu’on a enfin du temps pour soi ?

Le temps pour soi est d’abord un repli méditatif, et cette solitude contient le sentiment d’être radicalement isolé. Le caractère dérisoire ou superflu de certains liens aux autres apparaît alors plus nettement. Le silence dit la vérité, en quelque sorte. Encore faut-il pouvoir l’assumer et regarder son ombre dans les yeux.

Existe-t-il une injonction sociale au bonheur estival ?

Un bonheur en toc, oui. Qui est vraiment heureux pendant deux heures à faire des selfies sur une plage bondée ? Qui est réellement enthousiaste à l’idée de vivre quinze jours avec sa famille dans un endroit fixe, sans possibilité de s’évader, ou alors pour s’entendre dire qu’on ne le voit jamais ?

Comment profiter de l’été sans se mettre la pression de « réussir » ses vacances ?

Rire de tout, mais pas avec n’importe qui. Sélectionner son entourage et dire merde sans nourrir de rancune. On peut envoyer les autres se faire voir ailleurs avec beaucoup de gentillesse et de sourire. Ne pas vouloir supporter tout le monde tout le temps, ce n’est pas vouloir les faire disparaître. C’est simplement essayer de vivre tranquillement avant d’aller au cimetière la tête la première.

Forza pour affronter l’été, on a déjà les clés ☀