Le désastre de l’apiculture corse

Ce savoir-faire ancestral est dans la tourmente. Pour beaucoup de professionnels, la question de leur survie économique se pose.

Par Jean Poletti

Derrière chaque pot de miel Corse se cache un paysage, un territoire, une saison. Le travail patient de l’apiculteur consiste à préserver le lien étroit entre l’abeille et la flore. Car il produit lui-même ses essaims. On l’appelle « l’éleveur sans terre ». Généralement dépourvu de foncier, il pratique la transhumance des ruches en déplaçant les colonies selon les floraisons. Du littoral vers la montagne ou inversement. Un métier de passion, profondément ancré dans la culture rurale insulaire. « Mais qui aujourd’hui touche le fond », alerte Matteu Tristani, président dusyndicat Mele di Corsica. La filière, réunie en conférence de presse en juin dernier, à Ajaccio, est venue dire son mal être. Et réclame un plan d’urgence.

Survie

Pour beaucoup, l’amour de la terre permet encore de tenir. Mais tous estiment que l’effort individuel ne suffira pas. La crise est déjà là. Reste à trouver les moyens de la surmonter. Avant qu’elle en devienne irréversible. En moins de dix ans, le secteur a dévissé de façon vertigineuse. La production locale a chuté de moitié. Passant de 25 kg de miel par ruche à moins de 12 kg. L’opération survie a donc été lancée. Du petit producteur au responsable d’exploitation, un même mot d’ordre : « L’apiculture corse est en danger ainsi que notre abeille. » Car l’année 2025-2026 se montre particulièrement cruelle. Frappée par « un printemps blanc », alerte Matteu Tristani. Conséquence, la déperdition du chiffre d’affaires est estimée entre 80 et 100% sur la période allant de mars à juin. Derrière ces données, c’est tout un patrimoine agricole mais aussi culturel qui risque de péricliter. Car les ruches sont devenues bien silencieuses dans les montagnes et les vallées. Un constat partagé sur tout le territoire. « Ça ne vole pas, ça ne vient pas butiner »,martèlent-ils. En cause, « des pertes de colonies importantes à la sortie de l’hivernage ». Puis d’ajouter : « Jusqu’à une ruche sur deux selon les microrégions. » Pour un apiculteur, la temporalité diffère : perdre une ruche, c’est perdre plusieurs années de travail de sélection.

Climat

Premier ennemi désigné, le changement climatique. Un défi qui fait de l’apiculture corse un secteur en première ligne. Les professionnels décrivent des saisons devenues imprévisibles. Et les repères qui guidaient autrefois leur tâche semblent disparaître progressivement« Les hivers sont trop chauds et les bouleversements perturbent tous les cycles naturels », constatent les membres de l’AOP. Avant, ils connaissaient les périodes de floraison au jour près. Mais désormais, tout est décalé. Avec des fleurs qui arrivent parfois avec des semaines d’avance. Puis qui sèchent très vite faute d’eau. Conséquence, les abeilles trouvent moins de nectar et produisent moins de miel. Pire encore, beaucoup sont « trop faibles pour se nourrir ».Dans l’urgence, l’apiculteur intervient généralement avec un sceau d’eau rempli de sucre pour maintenir les colonies en vie. Un assistanat long de plusieurs semaines qui a fait ses preuves par le passé. Cette fois-ci, pourtant, c’est « le coup de massue », avertit le président de l’AOP. L’étude menée auprès des adhérents est formelle : la surmortalité des abeilles est 5 fois supérieure à celle d’il y a 3 ans.

Bergers

« Nous ne sommes finalement que des bergers. Le berger compte ses bêtes tous les soirs et peut dormir tranquille. Nous, ce n’est plus le cas », témoigneJean-Yves Foignet, Vice-président de l’AOP Miel de Corse. Il est vrai que dans les deux cas, les uns et les autres, sont les témoins d’un mode de vie exigeant où l’homme ne domine pas la nature. Partageant bien plus qu’un métier, pour incarner cette même relation profonde au territoire. Savoir lire le temps. Anticiper les sécheresses. Veiller sur un cheptel. « Imaginez un troupeau de 700 brebis dont 350 meurent dans un champ. Tout le monde en parlerait. Nos ruches sont dispersées dans le maquis, alors personne ne voit ce qui se passe »,explique Pierre-François Torre, apiculteur à Cuttoli-Corticchiato. Car eux aussi sont confrontés aux parasites, ces menaces invisibles, qui déciment en un rien de temps reine et ouvrières, bref tout un essaim. Le Varroa destructor, reconnaissable à vue d’œil par sa couleur rouge brun, met ainsi les apiculteurs sous pression. Surveillance des ruches, multiplication des traitements sanitaires : le petit prédateur est redoutable. En parallèle du règlement climatique, c’est aussi lui qui plonge le secteur dans l’abîme. La lutte biologique, aussi longue que coûteuse, s’avère parfois impuissante. Au bout, les récoltes diminuent. Les charges continuent d’augmenter. Difficile de trouver la sortie face à un cycle infernal décrit de la sorte : « Avant, le cheptel renouvelé produisait dans les mois suivants. Maintenant, il faut attendre au moins un an. Pendant ce temps-là bien sûr, il faut le maintenir en le nourrissant. Avec pour implication, une charge supplémentaire »,renchérit Matteu Tristani.

Insularité

« Des miellées éclairs ». Voilà en substance la durée actuelle d’une récolte. Pour un territoire comme la Corse, sortir de l’ornière s’avère souvent plus compliqué qu’ailleurs. Handicap de l’insularité oblige. Il faut donc composer avec cette contrainte structurelle. Acheminement du matériel, difficultés logistiques liées à l’approvisionnement. Tout cela est connu. Mais sur le continent, dès que les conditions deviennent défavorables, la solution de repli existe : les producteurs déplacent leurs ruches vers d’autres régions. Impossible à réaliser chez nous. C’est le prix à payer de la différence.

Concurrence

À cela, s’ajoute la concurrence toujours plus forte des miels étrangers. Ils sont vendus à des prix très inférieurs que la moyenne. Sans aucune garantie de traçabilité comme de provenance. La baisse du pouvoir d’achat explique sans doute ce nouvel attrait. Qui étrangle un peu plus encore la filière Corse « Appellation d’origine contrôlée. » L’AOP aurait dû fonctionner comme un bouclier de protection infaillible. En garantissant l’origine, les méthodes de production et le respect d’un cahier des charges particulièrement strict. Il n’en est rien. Dans un effet domino, ce label est directement menacé : « Il a fallu des longues années pour construire cette reconnaissance. Quelques mois d’inaction pourraient suffire à fragiliser l’édifice »,admet Matteu Tristani.

Fleuron

Pourtant,le miel de Corse est l’un des plus prestigieux de France. Un des seuls à évoluer sous AOP. Chez nous, 370 gérants et 24 000 ruches dont 93% bénéficient de l’AOP.

Un fabuleux sésame que beaucoup d’exploitants souhaiteraient posséder. Et qui en fait un des fleurons de notre gastronomie. Un produit dit de « niche », ou « signature » qui s’exporte dans les plus grandes capitales européennes. De l’Allemagne à la Suisse, en passant par la Belgique, l’Italie ou encore le Royaume-Uni, sa rareté séduit. Il fait même des émules aux États-Unis et au Japon, ce qui lui vaut une place à part auprès des grandes épiceries fines et cavistes. Maquis de printemps, d’été ou d’automne, miellat du maquis, châtaigneraie : toutes les variétés sont frappées au sceau de l’agrément. Perdre cette reconnaissance serait un séisme. Une telle éventualité encore hypothétique mais redoutée par certains professionnels aurait des conséquences économiques autant que symboliques. C’est aussi un peu l’image de la Corse qui serait affectée.

Mesures

En prenant soin de préciser que l’apiculture participe à l’identité agricole de l’île comme à la valorisation des produits de qualité, le syndicat émet des attentes fortes auprès des pouvoirs publics. « Nous ne demandons pas à être assistés. Nous demandons simplement les moyens de continuer à produire. » À commencer par la reconnaissance officielle de la crise apicole insulaire et de ses particularités. Avec en corollaire, des aides d’urgence pour les pertes exceptionnelles Un plan d’aide est aussi réclamé. Combinant soutien financier, accompagnement technique et mesures de long terme. Sous l’aspect « d’un plan pluriannuel de soutien financier ».

On l’aura compris, pour la profession, il ne s’agit plus de traverser la mauvaise saison mais de garantir l’avenir d’une activité essentielle à l’économie locale. Et à la biodiversité. Préserver des exploitations fragiles. Un savoir-faire reconnu. Un patrimoine agricole. Mais aussi environnemental.

Sentinelles

Souvent considérées comme des sentinelles de la biodiversité, les abeilles jouent un rôle essentiel dans la pollinisation des nombreuses espèces végétales sauvages ainsi que de certaines cultures agricoles. De sorte que lorsqu’elles vont mal, cela signifie que l’écosystème souffre aussi. Au-delà des difficultés économiques, la crise révèle en creux les fragilités d‘un territoire confronté à des bouleversements rapides. Chez nous, l’apiculture n’est pas que cela. Elle est aussi la gardienne d’une mémoire. Une tradition qui a traversé les siècles. Remontant à l’Antiquité. Les Grecs et les Romains la mentionnaient déjà. Sous la poussière sédimentaire de l’histoire, rappelons que de nombreuses familles possédaient quelques ruches, parfois intégrées directement aux murs des maisons dans des ruchers traditionnels. On les appelait « arnaghi ».Ce savoir -faire s’est transmis à travers les générations. Miroir d’un vivant sans cesse perpétué, maintenir en vie ces butineuses à nulle autre pareille, transcende le seul cas corse. Albert Einstein avait prévenu : « Si l’abeille disparaît de la surface du globe, l’homme n’aurait plus que quatre années à vivre. »