

Dans une Corse en avance sur son temps sur le rôle des femmes dans la société, la parité est aujourd’hui chahutée. Entre mémoire vive et réalité institutionnelle, l’égalité est à bâtir.
Par Jean Poletti
Il est des symboles qui dépassent un scrutin. Le 1er juillet 2021, au lendemain des élections territoriales, la compétition politique se prolonge dans l’hémicycle de l’Assemblée de Corse. Trois femmes s’affrontent pour « le perchoir ». Marie-Antoinette Maupertuis, Valérie Bozzi et Véronique Pietri se lancent dans la course à la présidence. Trois candidatures. Trois parcours. Trois sensibilités. L’image est forte. Elle raconte à elle seule des décennies d’évolution. Celle d’une histoire moins visible, faite de pionnières, de résistances, de combats, de doutes. Quand tenir les rênes du pouvoir était souvent une affaire d’hommes.
« Donna so è donna sto », déclara une fois élue, Marie-Antoinette Maupertuis. Parallèlement, au Conseil économique et social de la Corse (CESEC), le président était aussi une présidente. Et Marie-Jeanne Nicoli de cheffer cet organe consultatif. Une première également . Changement de paradigme ? Sans doute, tant la politique insulaire s’est longtemps écrite au masculin. Des grandes figures tutélaires aux réseaux notabiliaires et chefs de partis, les visages et les voix qui ont présidé au destin de l’île ont, à travers les époques, résonné avec l’univers patriarcal. En dépit des réelles avancées, y a-t-il encore chez nous un plafond de verre ? En Corse, les femmes ont-elles vraiment conquis le pouvoir ou du moins une partie de la place qui leur revient ?
« La chose publique dans les veines »
Certaines ont fait tomber les barrières. De façon presque instinctive. Sans attendre une loi et l’instauration de quotas. Joselyne Fazi est de celles-là. Et témoigne : « J’avais 15 ans. Je militais. J’avais la chose publique dans les veines. » Si la politique est bien souvent, chez nous, une affaire de famille, elle prend soin de préciser : « Je n’ai jamais succédé à mon père. » La rudesse du combat électoral, elle connaît ça par cœur. D’autant que l’affrontement autour des urnes, dans les villages, se teintait bien souvent d’inimitiés. Le pouvoir local possède cette particularité : il transcende régulièrement les seules étiquettes de droite et de gauche. Au point de se transformer en rivalité quasi personnelle. En 1983, elle arrache la mairie de Renno en Corse-du-Sud. À l’unanimité. La question du genre ne se pose pas. Elle sera réélue sans discontinuer jusqu’en 2021. « J’ai arrêté et commencé volontairement. » Multipliant les mandats et les responsabilités pour s’imposer également dans l’arène régionale. Conseillère territoriale, présidente de l’Association des maires de Corse-du-Sud, « Je n’ai jamais trouvé le temps long », estime-t-elle. Avec le recul , elle convient volontiers qu’« être maire, c’est gérer un problème par jour. » Il faut dire que la charge est lourde. De quoi décourager ?

Lanterne rouge
Combien sont-elles à avoir franchi le pas ? La féminisation est en marche. Parité oblige. Mais ses mécaniques se heurtent au système politique insulaire. Et à ses codes très puissants. L’échelon de proximité serait-il une citadelle imprenable ? Le paradoxe avait déjà été pointé par la sociologue Mariette Sineau : « Être élue ne signifie pas exercer le pouvoir. » Un précepte particulièrement vivace en Corse. L’Insee a, récemment, jeté un pavé dans la mare. En publiant deux études très parlantes sur ce sujet. Avant et après les élections municipales des 16 et 22 mars 2026. Pas de rupture à l’horizon. Pourtant, nombreux pouvaient croire à la grande bascule. En ligne de mire, un nouveau mode de scrutin. D’ordinaire, « le système électoral influence le système partisan. » C’est l’acquis des lois dites « Duverger », son théoricien. Chez nous, l’exception a confirmé la règle. En dépit de la réforme imposant l’égalité homme/femme pour les communes de moins de 1 000 habitants, la Corse demeure lanterne rouge. Ainsi , antérieurement aux scrutins de 2026, les femmes corses représentent 38% des élus municipaux mais seulement 12% des maires. C’est le taux le plus bas de toutes les régions françaises. En clair, seules 42 communes sur 360 sont alors dirigées par des femmes. Un chiffre bien inférieur à la moyenne nationale. Le statisticien constate que : « la proportion de femmes diminue à mesure que leur niveau de responsabilité augmente ». Notre île accuse un retard de 9 points par rapport à l’Hexagone.
2026 : la désillusion
Là-bas, quelle que soit la taille de la commune, un maire sur cinq est une femme. En Corse, c’est un maire sur dix. Une donnée identique depuis 2014. À l’échelle du continent, en l’espace de dix ans, pourtant, la place des femmes a augmenté dans les mairies, passant de 17 à 21%. Sur l’île, déjà à la traîne, aucune progression n’a été enregistrée sur cette même période. Conséquence, le décalage est encore plus flagrant concernant la population administrée. Seuls 5% des Corses vivent dans une municipalité dirigée par une femme, contre 19% au niveau national. Après les municipales de 2026, l’écart s’est creusé.
Entre temps, une réforme a fait irruption. Mettant fin au scrutin majoritaire avec candidatures individuelles. Et surtout, tournant le dos au fameux « panachage » dans les petits villages. Voter pour une liste respectant la stricte alternance homme/femme devient la règle. C’est l’entrée dans une nouvelle ère. Et cela ne fait pas l’unanimité. « Un casse-tête » concèdent en chœur plusieurs caciques. Sur l’île, 304 communes de moins de 1 000 habitants sont concernées. Autant dire la majorité de l’échelon local, qui en compte 360 au total. La rupture est prometteuse. Lien social renouvelé en leitmotiv, la marche vers l’égalité semble à portée de suffrages. Espoirs douchés.

Arithmétique et politique Quels sont les grands enseignements ? Mathématiquement, après les échéances de 2006, les femmes ont gagné des sièges et sont rentrées en nombre dans les conseils municipaux insulaires. On décompte 500 élues en plus. Sur le plan arithmétique, cela peut se lire comme une avancée. Derrière les chiffres, cette réalité : sur le plan politique, les femmes perdent encore du terrain.(…)
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