Dissolution de la cité

Le président de la République a décidé le 9 juin 2024, le soir des élections européennes, de dissoudre l’Assemblée nationale. Mais beaucoup lui reprochent d’avoir pris une décision inopportune et incompréhensible. Il est vrai que la nouvelle Assemblée, n’ayant aucune majorité quelle qu’elle soit, rend le pays encore plus ingouvernable.

Par Michel Barat, ancien recteur de l’Académie de Corse.

Elle donne, malheureusement dans ses séances, un spectacle ubuesque qui défigure la République au point de la mettre en danger. Mais cette dissolution, aussi surprenante soit-elle, a été prise dans un mouvement peut-être inéluctable, de dissolution de la cité elle-même comme entité politique de la nation qui a été entamée, il y a bien des années, voire des décennies. Toute cité ne peut se tenir et perdurer que par un équilibre entre les idéaux et opinions de ses citoyens, ses forces économiques, ses classes sociales, garanti par un État qui doit demeurer fort pour exercer l’autorité. Tout en étant respectueux et protecteur de la liberté de chacun. La République de Platon est un des premiers ouvrages si ce n’est le premier de philosophie politique où est présentée une cité idéale, si idéale qu’elle est sans doute non seulement totalitaire mais impossible au point que Platon dut écrire un second grand ouvrage Les Lois censé réaliser au mieux son idéal théorique.

Gouverner ou administrer

Dans le « livre V » de La République, il prononce cette formule qui résonne jusqu’à nous : « À moins que les philosophes ne deviennent rois dans les cités, ou que ceux qu’on appelle aujourd’hui rois et souveraines ne deviennent véritablement et sérieusement philosophes, … il n’y aura pas de terme aux maux des cités. » Bien entendu il faut entendre « philosophe » dans son sens grec et non pas dans son acception contemporaine. Aujourd’hui, le mot désigne un praticien ou un enseignant de la réflexion critique conceptuelle et argumentée au fil de l’histoire de la philosophie. En grec, depuis sa première attestation chez Héraclite et sa reprise forte par Platon, il signifie tout simplement « ami de la sagesse » et en matière de philosophie politique ami du bien commun. Quand il déclare donc qu’il faut que les philosophes soient rois, il indique qu’une politique se fait au nom d’une idée du bien public et qu’elle ne se limite pas à la gestion des affaires : le gouvernement des hommes ne se réduit pas à l’administration des choses.

Marxisme triomphant

Ainsi Platon établit-il une tripartition sans doute trop stricte, trop exclusive des rôles dans une cité : les gouvernants qui tendent à la connaissance du Bien par la raison, les gardiens qui mobilisent leur courage pour la défendre et en troisième position les producteurs qui assurent les besoins matériels selon les désirs des citoyens.

Cette société est bien une société de classes voire de castes. Car elle oublie que chaque citoyen, quel que soit son rôle, peut et doit tendre vers le bien public.

La pensée politique contemporaine renverse cette problématique. Car la satisfaction des besoins des gens est devenue première. Dans ce cas, c’est bien l’administration des choses qui décide du gouvernement des hommes. Bien entendu, cette vision de la cité, triomphe avec le marxisme qui affirme que l’économique décide en dernier ressort.

Citoyen « consommateur »

S’il est vrai que cette conception de la cité prend naissance chez les premiers socialistes comme Saint-Simon pour s’achever chez Karl Marx, elle a gagné aussi le libéralisme et le néolibéralisme pour qui la production de la valeur est l’activité clef de la prospérité ou de la pauvreté de la société. Mais ces derniers ont de plus considéré que la circulation de la valeur, c’est-à-dire la finance, l’emportait sur sa production. Quoi qu’il en soit, la pensée politique contemporaine est marquée par un dépérissement du politique au profit de l’administration des choses. Qui ne connaît plus des citoyens mais des consommateurs. La cité n’est plus le lieu privilégié de la réalisation d’une fin mais celui des moyens de satisfaire les désirs des individus. Elle a perdu sens pour prétendre à l’efficience. La cité se dissout en même temps que la politique. Comme le citoyen conscient du bien public disparaît derrière l’individu consommateur. Cette dissolution ouvre la voie à un retour du politique refoulé. Qui pourrait bien être tyrannique.