

Guerre et Paix, le monumental roman de Tolstoï n’est pas un simple roman historique fleuve. Il décrit les hommes et les nations : la guerre montrée par les puissants comme glorieuse n’est qu’un chaos inextricable, atroce.
Par Michel Barat, ancien recteur de l’Académie de Corse
Les hommes ont l’illusion de faire l’histoire, il n’en est rien, elle n’est que le tissu de multiples événements qui fait leur destin. La paix, au contraire, est la vie réelle qui autorise des relations humaines harmonieuses dans la recherche du bonheur. Guerre et Paix est l’opposition entre la puissance et le droit, la brutalité et la compassion, en un mot entre la civilisation et la barbarie. Entrer en guerre, c’est sortir de la civilisation. Mais sortir du bonheur de la civilisation est parfois un devoir face à une barbarie civile qui, si elle l’emportait effacerait toute civilisation. Les accords de Munich par lesquels la France et la Grande-Bretagne acceptent que Hitler s’empare des Sudètes ne firent que reculer l’inéluctable confrontation avec la barbarie nazie.
Aussi « si vis pacem para bellum », « si tu veux la paix prépare la guerre » ou en d’autres termes mets la puissance au service de la civilisation. Être civilisé, c’est renoncer à la domination et à la violence mais ne pas résister à la domination et à la violence c’est sortir volontairement de la civilisation. La Boétie parlait en ce cas de « Servitude Volontaire ».
Tyrannie et corruption
Les peuples et les hommes, pensait-il, subissent un pouvoir tyrannique parce qu’inconsciemment ils y consentent. Le pouvoir totalitaire vient du consentement des dominés par peur, habitude ou par privilèges acceptés. Un pouvoir tyrannique est toujours corrompu : « Ils sont grands parce que nous sommes petits. »
La collaboration vichyssoise avant d’être idéologique fut celle de la peur. La résistance pour défendre la civilisation fut possible par ceux qui acceptèrent d’en sortir momentanément et pour ainsi dire revenir à une sorte d’état de nature où « l’homme est un loup pour l’homme », dirait Hobbes.
Combattre pour la civilisation exige que l’agneau devienne loup pour pouvoir paître paisiblement de nouveau, profiter des bienfaits de la civilisation. Pour refuser la barbarie il faut savoir provisoirement renoncer à la civilisation.
« Ne croyez pas que je suis venu apporter la paix sur la terre. Je ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive » (Matthieu, 10, 34). Cette parole d’évangile semble être contradictoire avec la pensée du christianisme. Elle n’y est que si on l’isole de l’ensemble des paroles chrétiennes. Le Dieu de Jésus n’est en rien un chef de guerre, il n’est pas Ialdabaôth, le dieu des armées pour les gnostiques et encore moins Mars ou Arès pour l’Antiquité païenne.
Le bon berger
Il est un dieu de paix et Jésus use de la métaphore du bon berger qui conduit son troupeau. Mais les brebis et leurs agneaux sont menacés par les loups. Contre les loups « l’agneau de Dieu » peut et doit se faire loup.
En rien la civilisation n’appelle à la guerre au risque de se nier mais elle induit la justice. La guerre est en soi mauvaise mais la violence subie peut conduire à la guerre juste. Ce fut le cas de la guerre contre le nazisme : les moutons sont devenus des loups contre le loup. Mais jamais une guerre ne peut être déclarée juste quand elle est déclenchée par un loup. Celui qui nie la paix, c’est-à-dire les relations harmonieuses entre les hommes, sème la tempête et la guerre.
Nul ne peut défendre le régime des mollahs iraniens car ils usent d’une violence inouïe contre leur peuple et plus particulièrement les femmes. Ils tirent sans retenue sur les manifestants et pendent sans relâche. Mais on peut douter que le Président Trump qui érige la force comme principe de gouvernement puisse déclencher légitimement la guerre contre eux tout en souhaitant ardemment qu’il permette de mettre fin à ce régime. Seuls les agneaux devenus loups quand on leur fait violence sont légitimes à entrer en guerre.
Le loup et l’agneau
René Char, le poète, résista au nazisme en prenant les armes pour mener des combats meurtriers. Mais la victoire acquise il refusa de participer à toute vengeance même aux tribunaux d’épuration et surtout pas à la tonte honteuse des femmes qui avaient aimé un Allemand.
Le loup redevient agneau quand on cesse de lui faire violence.

