
À contre-courant des grandes zones commerciales et des garages impersonnels, Frédéric Masia a fait du Garage du Golfe, en plein cœur d’un secteur populaire d’Ajaccio, un véritable lieu de vie. Chef d’entreprise profondément attaché à son quartier, il défend depuis dix-huit ans une vision humaine du commerce, fondée sur la proximité, la fidélité et l’entraide. Derrière les moteurs et les journées à rallonge, se dessine le portrait d’un homme engagé, autant auprès de ses salariés que des habitants les plus fragiles.
Par Anne-Catherine mendez
Il est à peine huit heures et, déjà, le Garage du Golfe vit à plein régime. Une voiture attend devant l’atelier, un scooter passe en coup de vent, un client pousse la porte simplement pour dire bonjour avant d’aller travailler. Au milieu du bruit des clés, des moteurs et des conversations qui se croisent, Frédéric Masia circule sans jamais vraiment s’arrêter. Un mot à Cédric, son fidèle et discret collaborateur, une tape sur l’épaule d’un habitué, un conseil donné à la volée entre deux appels téléphoniques. Ici, tout semble fonctionner à son image : vite, sincèrement, humainement. Dans ce garage installé en plein cœur d’Ajaccio, on comprend rapidement que l’on n’est pas dans une simple entreprise automobile. Le lieu ressemble davantage à un morceau de quartier resté intact dans une ville qui change. Une sorte de refuge populaire où les gens entrent parfois pour un problème mécanique, mais repartent souvent avec autre chose : un sourire, une écoute, un service rendu, parfois même un peu d’espoir.
Une certaine idée de la proximité
Depuis dix-huit ans, Frédéric Masia tient ce cap. Dix-huit années passées à défendre une certaine idée du commerce de proximité, loin des grandes zones impersonnelles et des enseignes standardisées. Pour comprendre ce qui anime cet homme au débit rapide et au regard toujours en mouvement, il faut revenir bien avant le Garage du Golfe. Revenir au petit garage familial de Sainte-Lucie, là où tout a commencé. « On travaillait du lundi au lundi », raconte-t-il avec cette franchise qui ne le quitte jamais. « J’ai tout connu. Les petits garages de quartier, les journées sans fin, les clients qui deviennent presque de la famille. » Il grandit dans cette atmosphère faite de travail acharné, d’entraide et de débrouille. Très tôt, il observe ses parents se battre pour avancer malgré des moyens modestes. Cette enfance-là lui laissera une marque profonde. Une manière de voir les gens, surtout ceux qui traversent des difficultés.
Il reste en ville
Avant de créer son entreprise, il passe par Renault. Une expérience importante, mais qui ne suffit pas à étouffer son envie d’indépendance. Il y a dix-huit ans, il décide alors de se lancer dans l’aventure entrepreneuriale. Beaucoup lui conseillent de quitter le centre-ville, de rejoindre les grandes zones d’activité où les garages s’installent les uns après les autres. Soutenu alors par son ami Joseph Pietri, à l’époque concessionnaire de la marque Peugeot, lui choisit exactement l’inverse. Il reste en ville. « Ici, il y a une vie qu’on ne retrouve pas ailleurs », explique-t-il. « Les gens passent, discutent, prennent le café. On a gardé quelque chose de simple. » Ce « quelque chose », Frédéric Masia le défend avec passion. Pour lui, le Garage du Golfe n’est pas seulement un commerce : c’est un lieu social. Une continuité du quartier.
La porte ne ferme pratiquement jamais. Le garage ouvre dès 7h30 et reste actif sans interruption jusqu’en fin d’après-midi. Une amplitude volontaire. Parce qu’il estime qu’aujourd’hui, les commerçants doivent s’adapter aux vies parfois compliquées des clients. Dans l’atelier, ses salariés travaillent à ses côtés depuis des années. Certains sont là depuis le premier jour. Lorsqu’il parle d’eux, Frédéric abandonne un instant son ton énergique pour laisser apparaître une vraie émotion. « Ma plus grande fierté, c’est ça. Dix-huit ans après, j’ai encore les mêmes salariés. » Il raconte les apprentis devenus mécaniciens confirmés, les jeunes formés au garage puis embauchés définitivement. Il cite Corentin, arrivé encore apprenti l’année précédente et aujourd’hui salarié de l’entreprise. « La seule chose que je me souhaite, c’est que dans quinze ans, il soit encore là et qu’on puisse toujours travailler ensemble. » Chez lui, le rôle du patron ne se vit pas à distance. Il balaie l’atelier, accueille les clients, démonte parfois lui-même des pièces mécaniques. « Je fais tout avec mes salariés », insiste-t-il.
La solidarité comme une responsabilité collective
Cette proximité, il la revendique presque comme un acte de résistance face à une société qu’il juge de plus en plus froide et individualiste. Car Frédéric observe beaucoup. Depuis son garage, il voit évoluer Ajaccio. Il voit le centre-ville perdre certains commerces, les habitudes changer, les difficultés sociales s’aggraver. Il voit surtout la précarité s’installer chez des gens qui, autrefois, parvenaient encore à tenir. « Aujourd’hui, des clients arrivent avec des voitures sans essence, des pneus complètement usés… On sent que les gens n’y arrivent plus », dit-il gravement. Et face à cette réalité, il agit souvent sans bruit. Des réparations offertes à des retraités qui ne peuvent pas payer. Des facilités accordées à des familles en difficulté. Des bons de carburant distribués via le centre communal d’action sociale. Des soutiens réguliers à des associations locales comme le don de véhicule par exemple. Quand on lui demande pourquoi il fait tout cela, il semble presque surpris par la question. « Parce que je suis passé par là », répond-il simplement. « J’ai vu mes parents galérer. Aujourd’hui, si je peux aider quelqu’un, je le fais. » Mais son engagement ne s’arrête pas aux coups de main du quotidien. Depuis plusieurs années, il travaille aussi autour de la formation et de la réinsertion de jeunes sortant de prison. Un sujet qu’il évoque avec beaucoup de sérieux, loin des grands discours. « Ce ne sont pas forcément des mauvais gamins. Parfois, il suffit d’un accompagnement au bon moment », explique-t-il. Il raconte les rencontres avec des jeunes de la Mission Locale, les conseils donnés à ceux qui veulent créer leur activité, les appels passés pour essayer de trouver un emploi ou une formation. Il parle surtout d’une responsabilité collective. « On peut tous être concernés un jour. Si un jeune sort de prison et qu’on lui tend la main au bon moment, peut-être qu’il ne retombera pas. » Cet attachement aux autres explique aussi son implication passée à la Chambre des métiers. Il regrette notamment qu’un projet de garage associatif n’ait jamais vu le jour. L’idée simple de permettre à des retraités modestes de réparer leurs véhicules tout en offrant aux apprentis une véritable expérience pratique.
Derrière ses mots, on sent souvent une forme de colère douce contre une époque où, selon lui, chacun travaille davantage pour soi que pour le collectif. Pourtant, malgré les désillusions, il refuse le pessimisme total. Il croit encore au retour du centre-ville. Aux commerces de proximité. À l’importance du contact humain. Il croit aussi à cette solidarité corse qu’il estime abîmée mais pas disparue. « On est peu nombreux ici », dit-il. « On devrait réussir à avancer ensemble. » Et puis il y a cette phrase qui revient souvent lorsqu’il parle de son métier : se lever le matin avec envie. C’est ce qu’il souhaite pour son fils Lucas, qu’il pousse vers les études et la liberté de choisir sa voie. « Le principal, c’est d’aimer ce qu’on fait », répète-t-il.
Au Garage du Golfe, cette envie-là se voit encore chaque jour. Dans le bruit des moteurs, les discussions improvisées, les coups de main donnés discrètement, Frédéric Masia continue de faire vivre bien plus qu’un garage. Il entretient une certaine idée du quartier, du travail et des rapports humains. Une manière d’être au monde devenu rare, mais qui, ici, tient encore debout.


