
Roman
Donner voix aux héritages invisibles
Après Le Chemin des Roses et Le silencepubliés aux éditions Maïa, L’Enfant des Cendres est le troisième roman de Marie Maurizi et le premier publié au sein de sa propre maison d’édition,A Manu Nera Edizione. Avec ce récit à la croisée de l’intime et du politique, l’auteure ne se contente pas de raconter une histoire mais nous révèle aussi les strates invisibles qui la constitue.
Par Karine Casalta
Situé en Irlande du Nord dans les années 90, le roman nous plonge dans le quotidien de Marcella, une enfant qui grandit au cœur d’un territoire fracturé par la guerre et les loyautés silencieuses. La jeune fille se construit dans un entre-deux vertigineux, tiraillée entre l’héritage d’un père qui a choisi de s’engager dans la lutte clandestine et une mère qui, elle, rejette la violence qui en découle.
Ainsi loin d’être un roman sur la guerre, L’Enfantdes Cendres raconte autre chose : à travers l’histoire de Marcella, Marie Maurizi s’applique à montrer la multitude de facteurs qui entrent en jeu dans la construction de tout un chacun, et comment une blessure intime peut parfois engendrer la violence ou au contraire permettre de la dépasser. Explorant ces moments de bascules, elle nous invite à une réflexion plus profonde sur la mémoire et nos héritages collectifs : que fait-on de l’histoire que l’on reçoit ? Comment devenir soi lorsque l’on est né dans les récits, les silences et les fractures des autres ?
Ce questionnement intime n’est pas anodin pour la romancière, qui connaît un parcours d’écriture singulier, nourri par le soin, l’écoute et l’accompagnement. Fondatrice du lieu « La Parenthèse de Marie » dédié à l’accompagnement des femmes à Ajaccio, elle a longtemps recueilli des récits de vie, des silences, des fragments d’expériences, que l’on porte sans les nommer mais qui cherchent à exister. Son travail d’écriture apparaît dès lors comme une prolongation naturelle de cette pratique : il ne s’agit pas seulement d’inventer mais de traduire ce qui a été ressenti et entendu. Loin des grands récits spectaculaires, la romancière a choisi ainsi de porter dans ses écrits une attention profonde aux failles humaines.
Attachée à approfondir cette réflexion autour de la mémoire et de la reconquête de soi, L’Enfant des sables ouvre un cycle de quatre volumes intitulé Les Traversées. Trois autres romans sont ainsi à suivre, qui donneront voix à d’autres femmes à travers d’autres territoires (Vietnam, Amérique latine, Afrique) vivant chacune une forme de domination différente. Un premier jalon prometteur !
L’enfant des Cendre
Marie Maurizi
A Manu Nera Edizione
Parution avril 2026
Disponible à La Parenthèse de Marie (Ajaccio), sur Amazon et bientôt en librairie.
Rencontre
Marie Maurizi est auteure et fondatrice de la maison d’édition indépendante :A Manu Nera Edizione et créatrice d’un lieu de soin « La Parenthèse de Marie » dédié aux rituels et à l’accompagnement des femmes à Ajaccio.
L’Enfant des Cendres est son troisième roman.
L’Enfant des Cendres s’ancre dans un contexte historique fort. Qu’est-ce qui vous a menée vers l’Irlande du Nord des années 90 ?
Je ne choisis jamais les lieux de mes romans comme une carte postale. Je choisis une atmosphère, une identité, une histoire. L’Irlande du Nord s’est présentée comme une terre de fracture, de tension, de mémoire vive. J’avais besoin d’un lieu où l’intime et le politique ne puissent pas être séparés, où l’Histoire entre dans les maisons, dans les corps, dans les liens.
Le Belfast des années 90 portait cela avec une force particulière. Ce qui m’intéressait n’était pas de faire un roman historique au sens strict, mais d’explorer ce que produit, dans une vie, le fait de naître au cœur d’un conflit qui nous précède.
Votre roman pose la question de la liberté face à l’héritage, individuel comme collectif. Est-ce une interrogation personnelle ?
Oui, profondément. Je crois que nous naissons tous dans une histoire que nous n’avons pas choisie : une mémoire familiale, sociale, culturelle, parfois blessée, parfois lourde, parfois silencieuse. La vraie question, pour moi, est celle-ci : que fait-on de ce qui nous précède ?
Nous ne choisissons pas toujours ce qui nous fonde, mais nous pouvons choisir ce que nous en faisons. C’est une interrogation personnelle, bien sûr, mais aussi profondément humaine.
Comment le personnage de Marcella, traversé par des héritages contradictoires, s’est-il imposé à vous ?
Marcella est née de cette tension. J’avais besoin d’un personnage placé au point exact de la contradiction : entre deux fidélités, deux visions du monde, deux manières d’habiter la violence ou de la refuser.
Elle ne s’est pas imposée à moi comme une héroïne au sens classique, mais comme une conscience en lutte. Ce qui m’intéressait chez elle, c’était moins la certitude que le tiraillement, moins l’affirmation que la traversée. Marcella porte en elle des héritages opposés, et c’est précisément dans cet écart que sa voix est née.
Vous êtes également fondatrice d’un lieu de soin. En quoi cette expérience nourrit-elle votre écriture ?
Le soin et l’écriture me semblent appartenir à deux gestes très différents, mais traversés par une même exigence : être présente à l’autre, écouter ce qui ne se dit pas immédiatement, accueillir sans forcer.
Mon lieu de soin m’apprend chaque jour la délicatesse, l’attention, la retenue. Il m’enseigne aussi que derrière chaque visage, chaque corps, chaque silence, il y a une histoire invisible. Je pense que cela nourrit mon écriture dans sa manière de regarder les êtres, sans jugement, et de chercher ce qui, en eux, tient encore malgré les cendres.
Comment définiriez-vous aujourd’hui votre geste d’écriture : thérapeutique, politique, poétique ?
Je dirais qu’il est d’abord humain, et que c’est peut-être cela qui lui permet ensuite de toucher au poétique, au politique, et parfois à une forme de réparation.
Je n’écris pas pour délivrer un message, ni pour faire œuvre de démonstration. J’écris pour approcher ce qui résiste, ce qui brûle, ce qui se tait, ce qui cherche malgré tout un passage. Mon écriture est sans doute poétique par sa langue, politique par ce qu’elle interroge du monde, mais elle essaie avant tout de remettre l’humain au centre. Je suis une femme de nuances, pas de bannières. C’est sans doute aussi pour cela que j’écris ainsi.
Y a-t-il des auteurs ou des œuvres qui ont influencé votre parcours littéraire ?
Il y a des auteurs qui laissent une empreinte moins par imitation que par résonance. Je suis sensible aux écritures qui savent tenir ensemble l’intime et le monde, la beauté de la langue et la profondeur humaine, sans céder ni à l’effet ni à la démonstration. Je lis depuis toute petite, des auteurs très différents les uns des autres ; je suis avant tout une amoureuse du verbe plus que d’une renommée.
Au fond, ce qui me nourrit, ce sont les œuvres habitées, celles qui ne surplombent pas l’être humain mais le traversent avec justesse. Les livres qui restent sont souvent, pour moi, ceux qui osent la nuance.
Qu’est-ce qui vous pousse à prendre la plume ?
Sans doute la nécessité de donner forme à ce qui, autrement, resterait à l’état de trouble, de silence ou de question. J’écris quand quelque chose insiste. Quand une voix, une faille, une mémoire ou une tension demande à être traversée.
Prendre la plume, ce n’est pas pour moi commenter le monde de l’extérieur. C’est essayer d’entrer au plus près de ce qui fait un être, de ce qui le fracture, de ce qui le relève parfois.
Pourquoi avoir choisi de fonder votre propre maison d’édition ?
Fonder ma propre maison d’édition a été un choix de cohérence, de liberté et d’engagement. J’avais besoin d’un espace qui respecte pleinement mon univers, mon rythme, mon exigence, mais aussi ma manière de penser le livre comme un objet de fond, de présence et de trace.
A Manu Nera Edizione est née de ce désir : porter mes textes avec fidélité, sans les dissocier de la vision qui les a fait naître. C’est une manière de prendre en charge toute la chaîne du livre, avec sérieux, mais aussi avec une forme d’artisanat.
J’ai aimé, par-dessus tout, devenir la chorégraphe de mon propre texte, lui offrir ses respirations et son mouvement. Et j’ai hâte, un jour, de pouvoir accompagner d’autres auteurs dans cette aventure.
Parce qu’au fond, s’il ne fallait garder qu’un mot pour relier toutes mes activités, ce serait celui-ci : accompagnement.
Le roman s’inscrit dans un cycle, Les Traversées, qui promet de suivre plusieurs femmes à travers le monde. Comment est né ce projet ?
Les Traversées est né d’une intuition plus vaste que celle d’un seul roman. À l’origine, ce troisième livre devait être un recueil de quatre nouvelles. J’ai senti assez tôt que L’Enfant des Cendres appartenait à un mouvement plus large, que Marcella avait besoin de plus d’espace. Je lui ai ouvert la voie, et avec elle s’est déployée une réflexion plus dense sur différentes formes de domination, de mémoire et de reconquête de soi, à travers plusieurs territoires et plusieurs femmes.
Chaque livre sera autonome, mais tous dialogueront entre eux. Ce cycle me permet d’explorer, sous des formes différentes, ce qui revient au cœur de mon travail : l’héritage, la blessure, la résistance, et la possibilité, malgré tout, d’un passage vers soi.
Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent ou ressentent après la lecture de ce livre ? Quel message aimeriez-vous faire passer ?
J’aimerais avant tout qu’ils ressentent quelque chose de vrai. Qu’ils soient touchés, remués peut-être, mais surtout rejoints dans une part humaine profonde.
S’il devait rester quelque chose, ce serait peut-être cette idée : nous ne choisissons pas toujours l’histoire dans laquelle nous naissons, mais nous pouvons encore choisir ce que nous devenons à partir d’elle. Et même sous les cendres, il peut rester une braise.


