Marie-Pierre Pancrazi – Penser le grand âge autrement

Portrait

Psychiatre, gériatre et spécialiste des troubles cognitifs, Marie-Pierre Pancrazi est la coordinatrice du Centre Mémoire de Ressources et de Recherche (CMRR) à l’hôpital de Bastia, et préside également depuis sa création en 2024 le Gérontopôle di Corsica. Un engagement qui prolonge un parcours consacré au grand âge, mais aussi une histoire personnelle où la Corse, la transmission et la solidarité occupent une place particulière. Avec, en filigrane, la figure d’un grand-père dont les valeurs continuent de guider son regard sur le vieillissement.

Par Karine Casalta

Il y a des histoires familiales qui éclairent longtemps après un parcours professionnel. Pour Marie-Pierre Pancrazi, c’est son grand-père qui l’a sans aucun doute influencée. « Il venait passer l’hiver chez nous à Marseille. C’est quelqu’un qui a toujours beaucoup travaillé, qui aimait partager, qui aimait raconter des histoires. C’était un chanteur de paghjella, il inventait des poèmes… » Elle se souvient aussi d’une maison ouverte aux autres. « Il y avait toujours une assiette disponible pour la personne qui passait, à la maison. J’ai eu cette image-là. » Une image de solidarité et de transmission qui, avec le recul, lui apparaît comme déterminante. « Je ne l’ai pas tout de suite consciemment perçu, mais je me suis rendu compte après de l’importance qu’il a eue dans mon cheminement et dans mon attachement à la Corse et à des valeurs. »

Quelques années avant sa mort, un accident vasculaire cérébral le rendra malheureusement aphasique. Pour sa petite-fille, cette expérience laissera une empreinte durable. « J’ai vu ce que ça pouvait donner de rentrer dans ce type de maladie et de perdre un peu ses repères. C’était très douloureux. Ça a sûrement influencé mon parcours, mon choix d’exercer la médecine et d’aller vers les personnes âgées. »

Regarder la personne âgée dans sa globalité

Son cursus médical commence ainsi par la psychiatrie, avant de s’orienter très vite vers la gériatrie et la mémoire. Exerçant au fil de sa carrière dans différents centres mémoire, dont certains qu’elle a créés, elle travaille également un temps à l’Agence régionale de santé (ARS) en Île-de-France, en charge des parcours des personnes âgées.

Une expertise qui lui permet de mesurer aujourd’hui combien le vieillissement dépasse le cadre médical : « Vous ne pouvez pas regarder la personne uniquement du côté de la maladie, mais vous devez la voir dans sa globalité. Car accompagner une personne âgée, c’est aussi accompagner une famille, des proches, une histoire de vie. Et prendre en compte tout ce qui conditionne le vieillissement en dehors du cabinet médical ou de l’hôpital : le logement, l’isolement, la mobilité, l’accès aux soins, la prévention, tous ces éléments très importants qui font partie d’un écosystème dont on ne se rend pas compte à quel point il nous porte jusqu’au jour où on devient fragile. »

C’est ainsi, poussée par l’envie de se rapprocher des membres âgés de sa famille, qu’en 2015 elle décide de venir travailler en Corse. Son expérience liée à une appétence naturelle pour la santé publique et la vie citoyenne la conduisent alors immédiatement à collaborer avec tous les acteurs de la ville et du médico-social. « Je me suis rendu compte qu’il y avait en Corse une structuration très intéressante de l’abord multiple autour de la personne âgée, et notamment du grand âge. C’était donc intéressant de travailler à partir de ce qui se fait ici et non pas de reproduire forcément ce qui se fait ailleurs, puisqu’on a une grande singularité géographique et culturelle. » Une singularité qui prend une importance toute particulière face au vieillissement de la population insulaire. « On est déjà à 31% de la population qui a plus de 60 ans. La proportion augmente deux fois plus vite qu’ailleurs. En 2050, on va être à 40%. Donc on est déjà une île âgée. C’est un vrai changement sociologique. Nous vivons une transition démographique, il nous faut donc nous ajuster et travailler sur ce qui fait qu’on vieillit bien. »

S’ajuster, de fait, c’est regarder bien au-delà du système de soins. « Il faut ajuster nos territoires, nos villes, nos logements. Il n’y a pas que la santé. » La question est d’autant plus sensible que les deux tiers des personnes âgées vivent dans le rural. Dans certains villages, elles représentent plus de 35% de la population. « Pour certaines personnes, accéder aux services, aux soins, c’est beaucoup plus long qu’en zone urbaine. Il faut avoir une voiture, il faut avoir accès à la mobilité. » Et puis il y a l’isolement. Celui des personnes qui vivent seules, mais aussi celui qui peut naître de la disparition progressive des solidarités familiales.

Le Gérontopôle, un « assemblier »

C’est dans cette perspective de servir la cause du « Bien vieillir en Corse » que Marie-Pierre Pancrazi préside aujourd’hui le Gérontopôle de Corse qu’elle a participé à créer. « Sa création s’inscrit dans des axes qui existaient déjà, explique-t-elle, comme la politique Invechjà bè in Corsicaportée par la collectivité de Corse, qui avait déjà exploré des axes multiples et multidimensionnels, et a travaillé à mieux vieillir en Corse. Et puis, il y a le plan régional de santé de l’Agence régionale de santé de Corse, qui a mis la gériatrie en priorité. C’est le socle sur lequel s’est édifié le Gérontopôle. Et de préciser : le Gérontopôle ce n’est pas un lieu, ce n’est pas un guichet. C’est un acteur territorial qui se met au service des politiques publiques et qui sert d’assemblier. »

Le rôle du Gérontopôle est en effet est de mettre en lien des acteurs qui interviennent à différents niveaux – aidants, citoyens, acteurs du médico-social, chercheurs, acteurs économiques et institutionnels, etc… afin de faire émerger des réponses adaptées au territoire pour améliorer la qualité de vie des aînés et anticiper les besoins futurs. « Notre vision est à 360 degrés ! »

Ainsi la recherche, notamment en lien avec l’Université de Corse, fait partie de ses axes de travail. Tout comme l’habitat, qui constitue un autre chantier de réflexion autour de logements adaptés au vieillissement. « La majorité des gens veulent vivre chez eux, rappelle la docteur Pancrazi, mais encore faut-il que ce chez soi ne soit pas un non-choix parce qu’on n’a pas les moyens d’aller ailleurs. » L’idée est donc de travailler sur la notion d’habitat intermédiaire, qui émerge beaucoup sur le territoire national, et pourrait être reprise chez nous, avec des petits regroupements de logements qui permettraient aux aînés de rester dans leur environnement habituel « Si ce n’est au village, tout au moins dans la piève, explique la docteur Pancrazi. Et pourquoi pas dans un cadre intergénérationnel, pour permettre à des jeunes familles de trouver un logement et d’associer des générations. (…) »

Une île qui doit se préparer à vieillir

Labellisé par l’Union des Gérontopôles de France, il s’inscrit aussi au-delà d’un cadre régional à un niveau national, ce qui lui permet de profiter des instituts du vieillissement rattachés à l’UGF et des grands axes de travail portés au niveau de la Caisse nationale d’Autonomie. « On est dans une dynamique qui va plus loin que ce qu’on pourrait faire seul ici. Donc c’est très important pour nous qu’on ait ce relais, et qu’on puisse ainsi participer à des actions qui sont nationales et parfois même internationales. »

Le Gérontopôle joue également un rôle d’observatoire du bien-vieillir. Une mission que lui a dédiée la Collectivité de Corse, visant à faire un diagnostic des besoins du territoire et pouvoir ainsi agir avant d’en arriver à des situations d’urgence. C’est ainsi qu’une enquête réalisée avec l’Insee en juillet dernier a pu identifier des fragilités particulières chez les femmes âgées, souvent confrontées à la solitude, à la précarité et aux difficultés de mobilité. Un autre point critique est aussi l’arrivée massive, à laquelle il faut se préparer, de la génération baby-boom à un âge où les besoins de soins et d’accompagnement augmentent. Deux branches notamment, pour lesquelles il faudrait avoir des actions ciblées.

Prévention, accès aux soins, soutien à domicile, lutte contre l’isolement : les chantiers sont nombreux. Et derrière eux, une même conviction : il faut anticiper. « Car on peut parfois en arriver à des situations décompensées au niveau santé, ou de renoncement aux soins. […] Et on se dit qu’on aurait pu anticiper cette fragilité. » Mais le Gérontopôle travaille aussi à rendre les initiatives existantes plus visibles. Une cartographie des actions consacrées au bien-vieillir devrait ainsi permettre aux habitants de mieux savoir vers qui se tourner. Il mène par ailleurs des actions de prévention, notamment autour des chutes et du repérage des pré-fragilités, et accompagne les initiatives destinées aux aidants.

Retrouver la place des aînés

Mais derrière les dispositifs et les politiques publiques, c’est avant tout une certaine conception du vieillissement que défend Marie-Pierre Pancrazi. Celle d’une société qui ne réduirait pas les personnes âgées à leurs fragilités. « Nos aînés peuvent être très utiles en termes de transmission de savoir, de transmission de savoir-faire, et tout simplement d’accompagnement de générations plus jeunes. »

Aujourd’hui, elle s’inquiète d’une société toujours plus rapide, numérique et dématérialisée, qui peut accentuer les fractures entre générations. « On a perdu peut-être en termes de sens de la vie, d’inclusion, parce que je ne trouve pas d’autre mot que celui-là, l’inclusion des différentes générations dans la société. (…) Si je reviens à mon grand-père, il a connu l’autosuffisance. Il vivait au rythme des saisons avec quelques animaux. Il se déplaçait à dos d’âne. Ensuite il a pris l’avion, mais voilà, il a connu l’arrivée de l’électricité, et le début de la salle de bains… Il y a eu depuis le XXe siècle, une rupture de modernisation avec une temporalité qui s’est accélérée et qui génère de l’isolement. C’est un problème qui est d’ordre sociologique voire philosophique : comment accepte-t-on l’avancée en âge, en ajustant notre temporalité pour que tout le monde puisse s’y retrouver ? Ce n’est pas évident ! » Et d’insister sur le lien : « Il y a un enjeu de partage. » Marie-Pierre Pancrazi veut croire aux capacités de solidarité de l’île. « Il faut vraiment se dépêcher de créer des ponts et des liens entre générations. »

Son regard est lucide, mais pas désabusé. Elle reconnaît les progrès sanitaires et sociaux, tout en posant une question essentielle : « On vit beaucoup plus longtemps, mais est-ce que la qualité de vie est associée aux années ? » Car finalement, ce que lui a transmis son grand-père, c’est bien l’idée que vieillir ne consiste pas seulement à avancer en âge, mais continuer d’avoir une place, des liens et quelque chose à transmettre. « Toutes ces personnes sont une force pour une société ! »