
La Corse cherche les clés
8 000 demandes pour 883 attributions. C’est la cadence infernale enregistrée chaque année auprès des bailleurs sociaux. L’île se retrouve aujourd’hui submergée par des milliers de dossiers en attente. La Coordination de lutte contre l’exclusion, emmenée par le docteur François Pernin, ouvre le débat à Ajaccio le 14 octobre prochain.
Par Jean Poletti
Le foncier est-il une marchandise comme les autres ? La question posée par Edgard Pisani dans Utopie foncière, publié en 1977, n’a rien perdu de son actualité. L’homme politique avait prévenu : la manière dont une société organise la propriété du sol détermine, en partie, son organisation sociale et son pouvoir. Près d’un demi-siècle plus tard, cette réflexion résonne avec les tensions contemporaines autour du logement. En Corse, où le foncier est particulièrement convoité, les réponses sont à inventer. Posséder un toit s’avère difficile pour une partie de la population. À la salle de conférence de l’hôpital de Castelluccio, les expériences locales et nationales se confrontent. Mais avec un taux de précarité flirtant aux alentours des 20%, soit le plus élevé de France, ils sont de plus en plus nombreux à candidater auprès des organismes HLM.
Pression spéculative
Les inscriptions sur les listes s’envolent : + 33% en dix ans. Pourtant très peu aboutiront. Ces fins de non-recevoir hypothèquent parfois l’avenir. Obligent, en attendant, à envisager des solutions de repli. Quand elles existent. Une famille hébergée par des proches. Une autre sommée par ce choix cornélien : Payer son loyer ou se nourrir. Le tout sur fond de vie chère. Sommes-nous à la limite d’un système ? En tout état de cause, il ne tient plus qu’à un fil. Loyers qui flambent. Biens disponibles devenus denrées rares. Achat souvent hors de portée. Le marché immobilier insulaire, sous contrainte permanente, y est bien pour quelque chose. Pour HyacintheChoury, président de la Commission « précarité-solidarité » au Conseil économique et social (CESECC), ce déséquilibre s’explique par « la très forte pression spéculative de la part d’investisseurs extérieurs ». Ceux-là participent à « la réduction des capacités d’extension du parc social ». Qui reste d’ailleurs, avec ses 16 183 logements, l’un des plus faibles de France. Et représente à peine 10% des résidences principales. Contre 17% en France métropolitaine. Sans perdre de vue, non plus, que ce parc est aussi vieillissant. Se transformant souvent en fameuse « passoire thermique » sous les coups assénés du soleil et du mercure qui grimpe.
Concurrence des précarités
Pas suffisant, toutefois, pour décourager les ménages d’y accéder. Bien souvent, les parcours des uns et des autres se croisent. Puis entrent en compétition. Jeunes actifs, retraités modestes, familles monoparentales : tous attendent le même logement à bas coût. « C’est la concurrence des précarités », explique Bruno Morel, président d’Emmaüs France. Un phénomène nouveau qui gagne aussi notre île. Parce que les logements sociaux ne sortent pas suffisamment de terre. Disons que le parc locatif ne progresse pas au même rythme que les besoins. Inverser la tendance qui plonge ces demandeurs sans réponse au bord de l’exclusion. C’est le message de François Pernin et de ses intervenants. Moins qu’un colloque, cette conférence incite à changer de regard. À l’image du colibri, ADN de cette journée d’échanges. Ce petit oiseau conté dans la légende amérindienne essaie, avec son bec rempli d’eau, d’éteindre un incendie gigantesque. À ceux qui doutent de son action, l’oiseau répond : « Je fais ma part. »
Constructions solidaires
Voilà le leitmotiv partagé par ceux qui témoignent que des solutions existent. En milieu urbain mais aussi rural, des constructions solidaires voient le jour. Ils sont la preuve qu’une autre voie est possible. À l’instar de Pierre Bellini, maire de Carbuccia. Dans ce village aux portes d’Ajaccio, le logement est pensé autrement. Avec ce projet d’écoquartier. Objectif : accueillir des nouveaux habitants sans sacrifier les terres ni diluer le village dans l’étalement urbain. 15 ou 20 logements par hectare sont prévus. Dans leur sillage, plusieurs formes d’habitat. Logements mitoyens, petits collectifs et maisons individuelles groupées. Fait notable, le PLU prévoit des possibilités de primo-accession. Sobriété foncière et maintien de la vie villageoise s’insèrent dans une même ambition : permettre aux jeunes, aux familles, aux personnes âgées de rester. Comme de s’installer dans la commune.
Pousser les murs
À l’échelle nationale, Bernard Devert, chantre de la finance solidaire, a su faire preuve d’innovation. Président d’Habitat et Humanisme, il a développé un modèle faisant du logement un outil d’insertion. En achetant puis en réhabilitant des logements dans les villes. La mixité sociale pour seule doctrine. Comme lui, Alain Costes fait du foncier un atout plutôt qu’un handicap. À Ivry-sur-Seine, il a notamment accompagné le projet « Coop coteau » où dix familles ont mutualisé leurs ressources pour réaliser ensemble un lotissement. Tous sont là pour dire qu’il est possible aux demandeurs sociaux de trouver une place. À condition de pousser les murs. Au sens propre comme au sens figuré.

