César Filippi « Le tourisme danse sur un volcan »

La complainte du groupement des hôteliers et restaurateurs

Le principal secteur économique de l’île a la fragilité du cristal. Causes factuelles et structurelles pourraient le briser faute de stratégie volontariste. Celle qu’appelle César Filippi et les nombreux adhérents du groupement qu’il préside.

Par Jean Poletti

Quelles raisons objectives vous conduisirent à réclamer voilà deux ans la création d’une cellule de crise économique ?

À la veille d’une réforme institutionnelle majeure pour la Corse, il nous semblait indispensable de mettre enfin sur la table la réalité d’une économie touristique qui, au lieu d’être le moteur de notre développement, est devenue le symbole d’un immense potentiel gâché. Je n’ai d’ailleurs jamais oublié les mots que m’a assénés, à Bercy, le ministre de l’Économie et des Finances, le 15 novembre 2023 : « Il m’a été confié pour mission de faire en quelques mois un transfert de fiscalité important pour un pays qui n’existe pas et qui n’a aucun projet économique. » Ces paroles résument à elles seules le regard porté sur notre territoire.

Cette structure a-t-elle porté ses fruits ?

Pas du tout. Le seul mérite de cette cellule de crise fut d’être installée. Pourtant, pendant près de trente heures de réunions, nous avons travaillé avec sérieux. Nous avons exposé, documenté, argumenté. Chaque difficulté rencontrée par les acteurs économiques corses a été analysée avec précision. Les spécificités de notre insularité, de notre saisonnalité, de notre économie et de notre géographie ont été expliquées dans les moindres détails. Aujourd’hui, trois ans plus tard, que reste-t-il de ce travail ? Quelles réponses concrètes avons-nous obtenues ? Quelles décisions spécifiques ont été prises pour la Corse ? Quelles mesures ont été mises en œuvre pour répondre aux handicaps structurels que nous vous avions démontrés ? La réponse est simple. Rien.

N’exagérez-vous pas ?

Pas le moins du monde. Aucune mesure nouvelle. Aucune réponse adaptée. Aucune reconnaissance de nos spécificités Nous n’avons reçu que des dispositifs nationaux, conçus pour des territoires qui ne connaissent ni l’insularité, ni la saisonnalité, ni les contraintes économiques que nous subissons quotidiennement. D’ailleurs même les spécialistes, experts-comptables et commissaires aux comptes, nous ont confié leur profonde incompréhension. Beaucoup y ont vu une forme de mépris à l’égard du travail d’analyse qu’ils avaient pourtant fourni avec rigueur.

Selon-vous quels furent les effets néfastes ?

Pendant que les solutions tardaient, les contraintes, elles, se sont renforcées. L’Urssaf, au motif que l’encours global de la dette corse dépassait le plafond fixé nationalement, a exigé de nombreux chefs d’entreprise qu’ils engagent leur patrimoine personnel pour garantir leurs dettes sociales. Autrement dit, après avoir subi les conséquences d’une crise sans réponse, on leur a demandé de mettre en jeu leurs biens privés.

Décidément rien ne trouve grâce à vos yeux ?

Comment pourrait-il en être autrement. Aujourd’hui, le constat est accablant. Depuis la création de cette Cellule de crise, 1 280 entreprises ont disparu en Corse. Ce chiffre n’est pas une statistique. Ce sont des familles. Des salariés. Des savoir-faire. Des vies. Et pendant ce temps, les cessations de paiement continuent de se multiplier, tout comme les assignations. Comme si cela ne suffisait pas, l’actuelle saison touristique ne sera nullement à marquer d’une pierre blanche. Faute d’un système bancaire suffisamment réactif et engagé, de nombreuses entreprises ont dû faire un choix impossible. Payer leurs salariés. Ou payer leurs cotisations sociales. Beaucoup n’avaient plus les moyens de faire les deux. Voilà la vérité.

La réalité que vous décrivez appelle-elle une opération de la dernière chance ?

J’en suis pleinement convaincu. La situation des TPE et des PME familiales est désormais critique. Les débats sur les futures évolutions institutionnelles sont importants. Mais ils appartiennent au moyen terme. Nos entreprises vivent dans l’urgence. Elles ne survivront pas jusqu’à l’hypothétique mise en œuvre de réformes dont personne ne peut aujourd’hui mesurer les délais ni les effets. Il faut agir maintenant. Il faut une décision forte. Une décision exceptionnelle pour une situation exceptionnelle.

Laquelle ?

Nous demandons la mise en place immédiate d’un moratoire de cinq ans sur les dettes fiscales et sociales. Non pas pour effacer les dettes, mais pour permettre aux entreprises de reconstituer leur trésorerie, de préserver l’emploi, de retrouver de l’activité et, ensuite, de rembourser ce qu’elles doivent

Comment envisagez-vous la suite si vous n’étiez pas entendu ?

Sans cette mesure, ce ne sont plus des centaines… mais des milliers d’entreprises corses qui disparaîtront. Et avec elles, une part essentielle de notre économie, de notre emploi et de l’avenir de notre île.

Est-ce à dire que la spirale pourrait ne pas être enrayée ?

Malheureusement le probable est de rigueur. En toute hypothèse l’espoir implique une stratégie volontariste. Christian Mantei, président d’Atout France affirme : « Que le Tourisme est par nature une activité girondine. Ellea pour principal objectif de tirer profit de la quintessence des potentialités d’un territoire. La planification est donc essentielle.

A-t-elle droit de cité en Corse ?

Nullement. Le premier problème se situe dans le fait que ce développement n’a jamais été programmé. Il n’a donc pas été choisi, Il a été bien au contraire, subi.S’il fallait en apporter la preuve, elle tient dans le fait qu’aujourd’hui les instances politiques et administratives, organisent conférences et débats sur le thème : Quel Tourisme pour la Corse ? L’offre réceptive a donc suivi à l’époque, l’anarchie d’une demande sans garde-fou ! (…)

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