

Edito
Par Jean Poletti
Le mémorial de Teghime saccagé. Symboles brisés. Mémoire collective profanée. Souvenir d’héroïsme défiguré. Ce haut-lieu de résistance perdit ses atours de sanctuaire sous les coups de vandales, à la veulerie indicible. C’est là que fut gravée, dans la pierre de l’éternelle reconnaissance, la féroce bataille menée par les goumiers marocains contre des unités nazies. Affrontements sanglants, parfois au corps à corps, à l’arme blanche, pour s’emparer de la position qui ouvrait la route à la libération de Bastia. De nombreux assaillants armés de courage et drapés de justice fermèrent à jamais les yeux, loin de leur terre, d’autres furent blessés. Mais sous le feu nourri de l’occupant, aucun ne recula. Voilà l’histoire de ces hommes venus mourir en ce lieu qu’ils ne connaissaient pas. Et qui devinrent corses par le sang versé. Tel est cet épisode auréolé de sacrifice que des êtres abjects souillèrent dans une exaction aux relents de racisme et d’ignominie. Et affleure dans nos esprits l’avertissement de Bertolt Brecht : « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde. » Certes, des réactions outragées d’associations, d’édiles locaux et de la population environnante flétrirent cette agression contre le cœur et l’esprit. Toutefois, chacun put remarquer que les condamnations n’eurent pas l’amplitude et pour tout dire l’unanimisme qui aurait dû déferler tel un torrent courroucé. Les nombreux silences s’avérèrent assourdissants. Relativisme ? Mauvaise interprétation de l’importance de cette destruction qui eut mérité une réaction générale ? Assimilation fallacieuse à un fait-divers alors qu’il s’agissait d’un fait de société ? Par quelle alchimie mystérieuse tels si prompts à s’alarmer s’engoncèrent dans le mutisme ? Plutôt qu’extrapoler à l’envi, disons que la bonne conscience a aussi ses raisons qui défient l’entendement. Ainsi fut également éclipsée la destruction de la plaque dédiée à Ernest Bonacoscia. Elle retraçait à grands traits l’implication de ce jeune, à peine sorti de l’enfance, dont l’implication fut déterminante dans le succès de l’opération. Connaissant parfaitement les lieux, il offrit ses services et guida les assaillants dans la montagne, qui purent ainsi progresser par des voies détournées et surprendre l’ennemi. Son épopée ne suscita pas, elle non plus, l’esquisse de l’ombre d’un respect. Elle vola en éclats sous les coups redoublés des assassins du noble comportement. Teghime un précédent ? Nullement, d’aucuns se souviennent que la stèle commémorant les combats d’Uscionu-Baccinu subit le même sort. Elle indiquait, au-delà du temps qui s’écoule, les violents affrontements des résistants du massif de Cagna à la sinistre Reichsfürer SS de Rommel. Un millier d’Allemands et de fascistes chemises noires furent stoppés dans leur progression par des maquisards qui déplorèrent de lourdes pertes. Deux épisodes glorieux martyrisés dans le creuset d’individus sans foi ni loi, sacrifiant sur l’autel de leur indicible brutalité ce qui confine au sacré. Les récriminations médiatiques ou sémantiques sont en quelque sorte le service minimum. Il convient d’initier d’intenses campagnes de sensibilisation, afin que collectivement notre communauté s’imprègne sans restrictions que naguère des personnes se levèrent contre l’oppresseur. Transformant parfois leurs existences en destins que confère le sacrifice suprême au nom de la liberté. Certes dans les écoles ces pages écrites dans le sang des justes sont apprises aux élèves. Bien sûr des hommages sont rendus chaque année. Mais cela paraît revêtir un caractère officiel, presque contraint, et qui n’irrigue pas avec la force et la vigueur qui conviendrait, tant pour certains cela paraît surannée. Propos excessifs ? Nullement. Il n’est qu’à se remémorer la complainte du partisan pour en être édifié, ailleurs, comme ici « Le vent souffle sur nos tombes/La liberté reviendra/On nous oubliera/ Nous rentrerons dans l’ombre. » Et que dire de cette falsification officielle de la vérité affirmant que Sainte-Mère-Église fut le premier lieu qui se défit de l’occupant. Voilà qui met sous l’éteignoir le fait que huit mois avant la Corse se soulevait et chassait les séides d’Hitler et Mussolini. L’île devint ainsi le premier département de France libéré. Aussi il ne serait que justice que cesse une bonne fois pour toute cette distorsion qui s’apparente à une forfaiture. Car pendant que dans l’Hexagone Pétain et ses sbires pavoisaient encore, un petit peuple décidait l’insurrection. Ce serait élémentaire équité que les ouvrages scolaires le disent sans ambages. En tout cas, des voix d’outre-tombe susurrent que Teghime est un affront qui réclame sanctions. L’imagination aidant dans ce lamentu où perce la colère, on peut déceler les intonations de Nicoli, Vincetti, Griffi, Mondoloni, Scamaroni, et tant d’autres. Tous bandits d’honneur, tel est le titre du livre de Maurice Choury que chacun devrait connaître. Car il est un exemple et un repère en ces temps incertains. Une époque où la vacuité, l’illusoire et l’individualisme prennent parfois le pas sur la morale, l’humanisme et la citoyenneté.

