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Chloe Morin: Fouilleuse d’opinion

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Par Karine Casalta

Politologue, spécialiste de l’analyse de l’opinion et de la communication publique, Chloé Morin exerce un métier à la croisée de l’analyse de données, de la communication et des sciences humaines. Forte de cette expertise, son dernier ouvrage On a les politiques qu’on mérite (Fayard, 09.02.22) examine les causes et conséquences de la défiance grandissante à laquelle se heurtent les politiques et questionne notre responsabilité de citoyens. 

Un questionnement incontestablement nécessaire, alors que l’élection présidentielle se profile et que les réseaux sociaux et les plateformes communautaires ont une influence croissante sur la perception que l’opinion publique peut avoir de ceux qui nous gouvernent, alimentant une défiance croissante qui vient bouleverser la vitalité démocratique.

C’est à l’aune de la réalité du métier d’élu, qu’elle présente au travers d’entretiens avec plusieurs figures de premier plan, que Chloé Morin a choisi de décrypter cette détestation. Elle nous invite aussi dans le même temps, à un mea culpa indispensable et à une réconciliation plus que souhaitable pour la démocratie. 

Une connaissance fine du monde politique

Experte associée à la Fondation Jean-Jaurès, auteur des publications Les inamovibles de la République(Fondation Jean-Jaurès / Éditions de l’Aube, 2020) et Le populisme au secours de la démocratie ? (Gallimard, 2021) la jeune femme a en effet, du haut de ses 34 ans, une solide connaissance de ce monde politique qu’elle a côtoyé de l’intérieur en tant que conseillère du Premier ministre de 2012 à 2016. Un univers dans lequel elle s’est, dit-elle, retrouvée plongée un peu par hasard au fil de rencontres au début de son parcours professionnel. Titulaire d’un Master d’économie, mené en double cursus à Science-Po et à la LSE à Londres, elle a commencé à travailler en 2011 avec Martin Hirsch, alors à l’agence du service civique, sur une mission pour l’ONU concernant la protection sociale dans les pays en développement. Les élections présidentielles qui se profilent alors, vont l’emmener, avant la primaire socialiste, à faire des notes d’économie pour des collaborateurs de François Hollande. Elle rencontre comme cela Olivier Faure, qui lui confie la mission d’analyse de l’opinion. « Analyser les tendances, ce qui travaille la société, m’a tout de suite passionnée. C’est à partir de là que j’ai véritablement commencé à toucher à la politique. » C’est ainsi qu’elle poursuivra par la suite ce travail à Matignon auprès de Jean-Marc Ayrault puis Manuel Valls. Et dans le même temps qu’elle découvrait le monde politique, elle mesurait en le côtoyant, l’ampleur de la défiance que lui opposait l’opinion.

Le constat d’une déresponsabilisation citoyenne

« Depuis ce temps, dit-elle, je n’ai cessé de réfléchir aux raisons profondes de cette détestation qui n’a fait que s’accroître depuis dix ans. Forcément à cette époque, j’ai d’abord cherché les responsabilités qui incombaient aux politiques. Le scandale Cahuzac, l’affaire Thévenou, vécus lorsque j’étais à Matignon, ça marque forcément car on est tous éclaboussé par ces choses-là ! Mais une fois qu’on a fait le tour de la responsabilité que peuvent avoir les politiques, de la responsabilité des médias, on est obligé quand même de se dire qu’il y a une composante majeure dans l’équation démocratique que personne n’interroge parce que c’est douloureux de se remettre en cause, c’est la composante citoyenne. » Elle dresse ainsi le constat d’une forme de déresponsabilisation. « Lorsqu’on observe la manière dont les gens s’informent de la politique, en débattent, on ne peut que constater une forme de paresse ; on ne fait pas forcément notre travail nécessaire de citoyen pour s’informer sur les programmes, suivre des débats parfois fastidieux, on cède donc à la facilité en prenant tous des raccourcis et en tombant dans des caricatures. Bien sûr on peut porter un regard critique, or on ne peut pas dire que les politiques sont tous pourris, sont tous inefficaces, tous carriéristes, car c’est vraiment un engagement difficile, ni que les médias ne font pas leur travail. Trouver des boucs émissaires me semble être une vision simpliste. Et lorsqu’on voit la violence qui frappe les politiques que l’on juge et dont nous exigeons une exemplarité jusque dans leur vie privée, c’est souvent totalement injuste et n’améliore pas la vitalité démocratique. On se focalise sur des détails au détriment du travail qu’ils fournissent. »

Un risque pour la démocratie

Et il y a urgence, selon la politologue à se réconcilier avec nos élus et à réparer cette défiance qui grandit depuis des années. « Le risque serait d’atteindre un point de rupture, qu’on a approché avec les gilets jaunes, au-delà duquel le système va se gripper et les institutions ne vont plus parvenir à pacifier nos désaccords. Une question qui se pose aujourd’hui quasiment à toutes les démocraties, et doit interroger ce que nous sommes en tant que société : une société individualiste, avec un rapport consumériste à la politique et au collectif et qui, mine de rien, consent de moins en moins à mettre ses intérêts particuliers de côté au profit de l’intérêt général. On a un comportement d’enfant gâté face à la démocratie, incapables de voir le risque qu’elle s’effondre de l’intérieur ! »

Un risque à ne pas négliger à la veille de la bataille présidentielle. « Je suis inquiète pour l’avenir politique de notre pays, car les conditions du débat démocratique sont de moins en moins réunies. D’autant que le débat qui était déjà extrêmement dégradé depuis plusieurs années, l’est encore plus aujourd’hui par la crise ukrainienne qui va de fait nous détourner de nombreux autres sujets, école, retraites, etc. qui néanmoins devront être traités dans les prochaines années. Or le risque est d’avoir un président sans mandat réel du peuple, élu sur la base d’une crise et d’un sursaut patriotique, mais sans la base d’une adhésion à un projet ; je suis donc assez inquiète en termes de gouvernabilité du pays car on peut donc aller au-devant de graves problèmes d’acceptation des réformes éventuelles qui seront engagées dans les cinq ans qui viennent. Et sur la nature des oppositions qui vont se mettre en place avec la disparition quasi-totale de la gauche et de la droite républicaine. Cela risque d’être compliqué ! »

Tous ces enjeux ne l’ont-ils pas incité à se lancer elle-même en politique ? Bien que passionnée par la matière, elle n’en connaît que trop la face sombre, bien trop au fait de ce que cela implique comme sacrifices et dévouement pour se laisser tenter.

Éloignée des cabinets, elle poursuit néanmoins, par pur plaisir et intérêt pour le sujet, ses analyses politiques ; l’essentiel de son activité étant désormais recentrée sur des analyses d’opinion et d’évolution de la société pour du conseil aux entreprises. Un équilibre qui lui offre l’indépendance et le loisir de les commenter désormais en toute liberté. 

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