

Les exploitations agricoles insulaires se relèvent difficilement de l’été 2026. Dans son sillage, un cercle vicieux où canicules à répétition, incendies et sécheresse menacent le secteur de faillite imminente.
Par Jean Poletti
Dans certains champs, l’herbe jaunie s’est réduite en poussière sèche sous les pas. Quelques chèvres cherchent encore une touffe d’herbe entre les pierres. Des arbres ont survécu aux feux. Mais leurs branches racontent déjà la fin. « Tout est cramé, même les ronces », alerte cet agriculteur de la coordination rurale. Car la terre mettra du temps à revenir. La profession le sait bien. En attendant, les récoltes sont perdues. Les fourrages sont devenus insuffisants pour nourrir les bêtes. Et chaque journée sans pluie fait grimper la facture. Chez nous, sans doute plus qu’ailleurs, l’aléa climatique est devenu un aléa économique. Le monde rural déjà fragilisé par l’insularité, le coût du transport et la hausse des charges, se retrouve au pied du mur. Des plaines aux villages de l’intérieur, les mêmes inquiétudes remontent. Comment continuer à produire, élever, à vivre de son travail lorsque chaque saison apporte son lot de nouvelles contraintes ? Tenir bon, certes. Mais jusqu’à quand ?
Sûrement pas avec les 1,3 million d’euros annoncés par Paris quand il en faudrait 20 ou 30.
Bras de fer
Conséquence, les agriculteurs ne décolèrent pas. Pour ces petits exploitants, souvent moins capitalisés, le risque est alors celui d’un « effet de ciseau » : d’un côté, les recettes diminuent avec les pertes de rendement. De l’autre, les dépenses augmentent pour maintenir la production. D’autant que la chaleur exceptionnelle a desséché les pâturages et mécaniquement augmenté les besoins en fourrage. Il devra être importé à prix d’or pour passer l’hiver : la guerre dans le détroit d’Ormuz a fait flamber le prix des engrais. Mais chez nous, la moindre hausse de charges peut plomber la trésorerie. De quoi accentuer le malaise. Et faire vaciller une profession. Sur le papier, les mesures proposées par l’État devaient, en théorie, permettre de passer le cap. Sur le terrain, le compte n’y est toujours pas. En cause, la déclinaison financière plan CASI. Derrière l’acronyme de « Climat-Adaptation-Sécheresse-Incendies », un bras de fer Corse-gouvernement. Sur fond de bataille de chiffres. Et dont personne ne connaît l’issue.
Aide rejetée
La profession insulaire, une fois n’est pas coutume, parle d’une même voix. FDSEA 2A et 2B, coordination rurale, Mossa Paisana et Via Campagnola. Les actions sont ciblées. À commencer par la première d’entre elles : le refus de l’aide État. « Une somme ridicule. » Elle prévoit 600 euros pour chaque agriculteur corse. Quand l’univers paysan table sur beaucoup plus. Des chiffres à la mesure du choc. Aux alentours de 20 millions d’euros. Et, a minima, dans une fourchette basse, 8 millions. Histoire de prendre en compte ce handicap : l’arrivée par la mer d’une partie des aliments pour animaux et du matériel. Puis d’accompagner les filières les plus touchées : les quatre d’élevage. Sans oublier les apiculteurs, les castanéiculteurs, les maraîchers et les oléiculteurs. En clair, tous les savoir-faire de notre territoire. « Nous demandons la réouverture immédiate des discussions et une enveloppe à hauteur des pertes », martèle la profession. À défaut d’une « réponse digne de la situation, nous nous mobiliserons ensemble ». Sous quelle forme ?
Modèle en panne
Il faut dire que derrière les chiffres de rendement, les hectares et les troupeaux, une réalité économique reste souvent invisible : les bénéfices agricoles représentent une part plus faible en Corse que sur le continent. 37% chez nous contre 57% dans l’Hexagone. Dans une récente étude, l’Insee donne une mesure éclairante des failles béantes du secteur. Notre île compte 2 900 exploitations agricoles. Mais, les productions de charcuterie, de fromage, d’huile d’olive, d’agrumes de vin, ne peuvent masquer cette donnée beaucoup plus sensible. En effet, 1/3 des ménages agricoles insulaires vit sous le seuil de pauvreté. Soit un taux 2 fois plus élevé que sur le continent.
Aussi, la crise de 2026 semble être un accélérateur du marasme, tant l’épisode met à nu les limites du modèle actuel. Accès à l’eau. Prix des intrants. Foncier. Infrastructures. Transmission des exploitations et adaptation des cultures. C’est une question de survie qui se joue. En attendant, de façon générale, à l’échelle nationale, la direction du trésor vient d’estimer la baisse de « la valeur » ajoutée agricole à 8%. Avec en corollaire, une hausse mécanique des prix à la consommation. Ils affecteront de plein fouet le panier de la ménagère. Pour qui veut bien le voir, le courroux actuel, devient l’affaire de tous.

