L’album posthume de Stéphane Casalta

Voilà un an disparaissait prématurément Stéphane Casalta. Compositeur et chanteur, il ne put produire son dernier album « Canti a Lucendiluna. » Son épouse lui rend un hommage posthume en présentant ces titres qui reflètent l’éclectisme d’un artiste féru de corsitude et avide d’autres horizons culturels.

Par Jean Poletti

Stéphane Casalta fut un personnage qui n’avait cure de la fausse célébrité. Sa passion de la musique suffisait amplement à satisfaire une existence riche en créations et sans cesse en quête de nouveautés. Chez lui, nul doute n’est de mise, la musique ignorait les frontières et renvoyait à cet universalisme que Bergson qualifiait fort à propos d’élan créatif. En cela, il faisait intimement partie de ces concepteurs de paroles et de notes qui délivrent un message, sans se préoccuper des modes et autres canevas commerciaux. Sans verser dans le panégyrique et le propos lénifiant, il n’est nullement usurpé d’affirmer que dans l’environnement artistique insulaire, sa démarche revêtait les atours de l’originalité.

Discret, animé d’une forte capacité d’écoute, Stéphane Casalta avait sans conteste cette curiosité intellectuelle lui permettant d’amplifier et d’enrichir ses propres créations. Féru d’influences diverses et variées, il les adoptait naturellement, sans toutefois minimiser cette corsitude, chevillée en lui.

Son parcours, prématurément brisé par le destin, porte à maints égards témoignage de cette évolution qui l’entraînait presque naturellement vers ces prospections. Comme une quête de connaissances sans cesse renouvelée.

Au fil du partage

Stéphane Casalta débuta sa carrière au sein de A Filetta. Une période fertile en apprentissage. Il fut nécessairement bénéfique, alliant la découverte de la scène et la rencontre avec le public. Mais il puisa sans doute aussi l’importance de la collégialité et du partage des acquis. Une dualité dont il ne se départit jamais, tournant le dos à l’individualisme et réfutant sans atermoiement l’isolement que privilégient certains. Lui s’engagea dans un autre chemin, bordé de correspondances et ouvert sur de vastes horizons. Ainsi, cette soif de recherche et de nouveauté le conduisit à créer Giramondu. Le simple nom de cette formation suffit à en deviner les motivations et la philosophie. Une envie d’explorer les rythmes et les motivations de ceux qui s’expriment sous d’autres cieux, parfois lointains. Mais là aussi, sans doute se sentait-il corseté et sans rien renier de ses expériences, il décida d’entamer une nouvelle aventure. Ne faisant pas table rase du passé, ou jetant aux orties tout ce qu’il avait engrangé, sa décision fut malgré tout une rupture.

Alliance des genres

Multipliant les collaborations ou en solo, il afficha sa volonté de dépasser les frontières des genres. Et en corollaire celles qui prévalent dans les communautés et les styles. « Canti di Lucendiluna » en est la concrétisation. L’album allie un panel de talents dont les particularismes se mêlent et se diluent dans une harmonie qui séduit et interpelle. On écoute avec bonheur ce mélange produit par la chorale Armoniosoincanto de Pérouse, les notes égrenées par le guitariste génois Luca Faloni. Sans oublier la prestation de Rosela Libertad, épouse de Stéphane, qui réhausse de ses accents argentins un répertoire réunissant dans la réussite les diverses interprétations. Citons notamment « Oghje è dumane », « L’eternu ligame », « La rosa enflorece », « L’île Hélène », « U desertu Ogni stonda à stu mondu ».

Mais derrière l’artiste se dissimulait un être qui vouait un culte à la liberté. Natif de Bastia, il épousa très tôt un engagement militant

Échos métissés

Ses options initiales liées à la musique, l’adhésion à un groupe, ou la formation d’un autre, murirent progressivement son idée de mettre l’élan collectif, dont il avait bénéficié, au service d’échos plus métissés. Il entama d’emblée cette mutation avec des anciens de A Filetta et des Muvrini. Puis décida de voler de ses propres ailes. Mais la foi de l’authenticité ne l’abandonna jamais, même lorsqu’il était étudiant à Marseille. Anecdote significative, d’une rive à l’autre il répétait par téléphone avec son ami Maxime Merlandi. L’un au piano dans la cité phocéenne, l’autre chantant à Olmeta-di-Tuda. Simple comme un coup de fil !

Stéphane Casalta était en définitive un garçon à la sensibilité à fleur de peau. Sa frénésie d’apprendre et d’avoir l’esprit vagabond n’étaient pas toujours compris dans le microcosme musical. Il n’en prenait nul ombrage, tout occupé par son irrépressible besoin de fouler des territoires inconnus. Ceux qui lui permettaient de mettre en symphonie son enracinement polyphonique et des tonalités contemporaines venues d’ailleurs. L’indépendance se voulait également consubstantielle à la vision de son activité artistique. Nulle entrave ne devait le priver de ses choix. Surtout pas ceux qui sont assujettis aux contraintes mercantiles. Aussi créa-t-il son propre label et un studio d’enregistrement afin de conserver précieusement un libre-arbitre et son autonomie.

Héritage précieux

Voilà dessinée à grands traits la mémoire de celui qui nous laisse en héritage un album comme épitaphe et contribution à ce bien immatériel mais précieux qu’est la richesse créatrice.